16 juin 2024

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Succès Masra

“Tous les sondages me donnent vainqueur”- Succès Masra

L’ex employé de la Banque africaine de développement et opposant tchadien rêve plus que jamais du fauteuil présidentiel, après son retour d’exil.

Dimanche 14 mars 2024, jour de démarrage de la campagne en vue de la présidentielle du 6 mai au Tchad, le soleil étend progressivement ses rayons dans la capitale tchadienne, lorsque Succès Masra prend le chemin.

Aussitôt, des foules se forment autour du cortège, tiré par deux voitures blanches, drapées d’une affiche sur laquelle on peut lire « Masra président ».

L’opposant occupe la deuxième, au toit coulissant. Dans un boubou blanc immaculé et coiffé d’un bonnet carré, il a pris place débout, pour s’offrir tout sourire, un bain de foule.

Sous le son assourdissant des motos qui l’accompagnent, il ne cesse d’esquisser des gestes de salutations, se penchant même pour serrer des mains dans la foule qui scande « prési, Prési », le long de son itinéraire.

« Nous avons consacré cette première journée à ce que nous avons appelé le laléko présidentiel, c’est-à-dire à saluer les Tchadiens, dans tout le territoire national. La campagne a été lancée comme ceci dans tout le pays », lance l’opposant.

    Le leader des transformateurs se veut déjà plus que confiant, dès l’entame de la campagne électorale « nous sommes majoritaires, je dirais, nous sommes favoris, tous les sondages me donnent vainqueur dès le premier tour», se gargarise-t-il.

    Exil forcé

    Pourtant il y a encore quelques mois, une candidature de cet homme de 40 ans semblait impossible. Tout remonte au mois d’octobre 2022, lorsque, après avoir boycotté le dialogue organisé par le général Mahamat Idriss Deby Itno, Succès Masra s’oppose au report des élections qui devaient mettre un terme à 18 mois de transition née du décès du président « Maréchal » Idriss Deby au front.

    A l’appel du mouvement de la société civile Wakit Tama, et de l’opposant Succès Masra, une manifestation contre le général Deby est organisée dans plusieurs villes du pays, mais la mobilisation va se solder par la mort de 50 personnes selon les autorités, et 300 selon l’opposition et les ONG.

    Des rafles organisées dans la foulée, vont également conduire à l’arrestation d’au moins 600 jeunes, qui seront par la suite condamnés pour la plupart à de la prison ferme dans un procès de masse boycotté par les avocats en protestation, avant d’être graciés par Mahamat Déby.

    C’est dans ce contexte que Succès Masra est forcé de quitter le pays, pour s’exiler à l’étranger, s’éloignant de son rêve du fauteuil présidentiel, pour lequel il se battait depuis quelques années. Il y passera un an, avant l’entrée en jeu du président congolais Félix Tshisekedi.

    D’exilé à premier ministre

    Fin octobre 2023, des pourparlers s’engagent à Kinshasa, la capitale de la RDC, ils réunissent trois parties. Le pouvoir central tchadien, et l’opposant Succès Masra, avec au milieu, le président congolais Félix Tshisekedi, facilitateur désigné par la Communauté des Etats de l’Afrique Centrale dans la crise tchadienne.

    Ces pourparlers aboutissent à la signature le 31 octobre, d’un « accord de réconciliation nationale pour le retour de ceux qui ont quitté le pays durant les évènements du 20 octobre 2022 ».

    L’accord permet à Succès Masra de retourner au Tchad le 3 novembre. L’accord amnistie aussi « tous les responsables civils et militaires impliqués dans ces événements ». Une pilule difficile à avaler pour l’opposition, notamment la coalition Wakit Tama, qui déclare dans un communiqué, qu’il s’agit d’un accord qui « blanchit les auteurs de la répression ».

    L’opposant enfourche aussitôt son bâton de pèlerin pour battre campagne pour un vote pour le « OUI » lors du référendum constitutionnel du 17 décembre, pourtant décrié par une grande partie de l’opposition.

    Pour lui, l’adoption du projet accélérerait également la fin de la transition. Dans la foulée, il est nommé premier ministre, chef du gouvernement.

    Ses débuts en politique

    Né le 30 août 1983, Succès Masra a quitté son poste d’économiste principal à la BAD (Banque Africaine de Développement) pour s’engager en politique.

    En 2018, il lance son mouvement les transformateurs et s’oppose au pouvoir de Idriss Déby.

    Il revendique une idéologie sociale et démocratique, fondée sur la démocratie, l’économie sociale de marché, l’équité, l’humanité et la diversité.

    A l’élection présidentielle du 11 avril  2021, il décide de se présenter contre Déby mais sa candidature est rejetée parce que son parti n’était pas légalement constitué, entre autres motifs évoqués.

    Déclaré vainqueur de la présidentielle, Idriss Déby meurt le 20 avril. Il est remplacé par son fils Mahamat Déby Itno, à la tête d’un conseil national de transition.

    Succès Masra prend part aux manifestations de fin avril 2021 organisées contre le Conseil Militaire de Transition (CMT) et fortement réprimées.

    A la suite de ces manifestations, Mahamat Déby annonce la tenue d’un dialogue national inclusif.

    Succès Masra pose comme conditions la révision de la charte de la transition pour inclure ”une clause de non éligibilité de ceux qui dirigent la transition actuelle et la mise sur pied d’un autre comité d’organisation de ce dialogue.”

    Analyse du Dr Remadji Hoinathy, chercheur principal à l’Institut d’études de sécurité de Ndjaména

    Sur la dernière décennie, Masra fait partie des derniers entrants sur la scène politique tchadienne mais il a fait une entrée somme toute remarquable et en très peu de temps il a su aujourd’hui se hisser parmi les acteurs politiques les plus en vue et les opposants les plus en vue et les plus considérés par le pouvoir en place.

    Comment il est parvenu à ça ? Déjà  je pense qu’il y a un certain nombre d’éléments sur lesquels il a pu capitaliser : d’abord la situation dans laquelle se trouvait la plus grande frange de la population tchadienne, la jeunesse.

    En 30 ans de règne, il y a eu très peu de perspectives réelles offertes à la jeunesse et le niveau de vie en général en se basant sur un indicateur comme l’indice de développement humain du PNUD, le Tchad a relativement stagné sur ce point.

    Donc il y a une colère sourde, une impatience qui grondait chez les jeunes et Masra, en tablant sur une position un peu radicale par rapport au gouvernement en place, faisant de l’égalité et de la justice son cheval de bataille, en ciblant de manière particulière la jeunesse qui est la partie la plus grande de la population tchadienne mais aussi celle qui a reçu le moins de bénéfices de 30 ans de  règne du système Déby, il a su tenir le discours qui qui pouvait permettre de fédérer cette frange de la population tchadienne.

    Deuxième élément, dans sa stratégie de conquête politique, il a initié un genre de communication politique tout à fait inédite au Tchad, une occupation quasi permanente des réseaux sociaux qui lui permet d’avoir une présence permanente et une prise de position permanente sur les faits de société. Ca permettait de voir un homme politique au moins dont le discours s’intéresse aux conditions de la population.

    Troisième élément, l’histoire a montré dans ce pays que la plupart des opposants caciques ont perdu de l’aura parce qu’à un moment ou un autre, ces opposants se sont acoquinés avec les régimes en place et la plupart en sont sortis très affaiblis en terme d’aura et d’influence. Mais, il apparaît comme cet acteur plus ou moins nouveau, avec peu d’accointances avec les régimes vomis par la plupart des jeunes.

    Tout cela mis ensemble lui a permis d’occuper l’espace pendant que la plupart des partis d’opposition entraient en léthargie. Il a su se déployer dans les quartiers dans lesquels il est très populaire, notamment les quartiers sud de Ndjaména et rassembler autour de lui une grande partie de la jeunesse de ces quartiers.

    Son intransigeance sur les questions de justice et d’équité, et vis-à-vis de la junte militaire alors que d’autres leaders politiques ont fait plusieurs allers-retours, fait partie aussi des éléments de sa stratégie.

    Il a utilisé son refus du dialogue comme un moyen de pression, en organisant une fronde contre ce dialogue et le gouvernement de la transition. Ceci a créé beaucoup de tensions mais en même temps, il n’a jamais fermé la porte à des négociations avec certains acteurs comme l’UA, les médiateurs qataris et le groupe des Sages.

    Maintenant, reste à savoir si le dialogue arrive à terme et Masra et les transformateurs n’y participent pas, comment vont-ils se positionner par rapport à des conclusions qui auront été prises sans eux ? Est-ce que cela ne va pas se jouer contre lui en terme de possibilité de participer au reste de  la transition ou de participation aux échéances électorales à venir ?

    Par Armand Mouko Boudombo, BBC Afrique