16 juin 2024

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Le passeur ce maillon essentiel des migrations

Le passeur, ce maillon essentiel des migrations irrégulières en Afrique de l’Ouest

Des milliers d’Africains, dans leur quête de meilleures conditions de vie hors du continent, prennent le chemin plein d’incertitudes de la migration irrégulière.

Une prise de risque qui commence au moment où ces jeunes confient leur sort à un inconnu pourtant incontournable dans cette entreprise : le passeur.

Selon l’ONU, un passeur désigne celui qui assure l’entrée illégale d’une personne dans un État afin d’en tirer un avantage financier.

Loïc est un jeune migrant qui se trouve présentement au Maroc. Son unique ambition aujourd’hui, c’est de rejoindre l’Europe. Il nous confie qu’à cette étape, un passeur est indispensable : « Si tu veux aller en Europe, on te remet le numéro d’un passeur. Tu discutes avec lui. Les passeurs sont souvent basés aux frontières. Il te dira que c’est trois mille euros, avec le versement d’une caution. »

Mais la confiance en ces inconnus peut s’avérer risquée pour les migrants, car beaucoup sont victimes d’arnaques.

Un rapport de l’Observatoire des migrations mixtes révèle que 20 % des migrants au Niger et 8 % au Mali ont été aidés par des passeurs pour entamer leur voyage.

Mais qui sont ces passeurs ? Comment sont-ils organisés ? Quelle place occupent-ils dans les migrations irrégulières ?

Profil et Organisation des Passeurs au Sénégal

BBC Afrique s’est entretenu avec Abdoulaye Ngom qui est enseignant-chercheur en sociologie à l’université Assane Seck de Ziguinchor, dans le Sud du Sénégal. Il a publié plusieurs ouvrages sur la question des migrations irrégulières.

Comment les candidats à l’émigration entrent en contact avec les passeurs ?

Généralement, le plus souvent, ils entrent en contact avec les passeurs par l’intermédiaire de ce que j’ai appelé justement les intermédiaires, les personnes qui sont cheval entre les passeurs et les candidats à la migration.

Existe-t-il un profil type du passeur ?

Il n’y a pas de profil type, mais le plus souvent, ce sont des gens qui ont une connaissance fine soit de la mer, soit de la manière dont on peut traverser les frontières terrestres. Et très souvent, il y en a pas mal qui ont déjà fait le voyage et qui connaissent justement les rouages et qui ont même des contacts avec d’autres passeurs, qui se trouvent au niveau des zones de transit, et même parfois au niveau des zones d’accueil.

Le plus souvent, ce sont des hommes entre vingt-cinq et quarante ans.

Ce sont généralement des personnes qui sont inconnues à ceux qui veulent faire ce voyage-là, comment ils font pour faire confiance à ces inconnus ?

Quand les candidats à la migration sont animés, le plus souvent par ce besoin de regagner l’Eldorado, très souvent, ils peuvent faire confiance à ces passeurs-là, qui leur promettent qu’ils feront tout leur possible pour qu’ils puissent accéder au territoire européen. La confiance le plus souvent, c’est quelque chose qui se fait d’un seul coup.

Et vous avez écrit sur le cas du Sénégal. Est-ce qu’aujourd’hui, on a l’impression que de plus en plus, il existe des passeurs au Sénégal ?

Il en existe de plus en plus, surtout au niveau de la Casamance, où Kafountine [ndlr : au sud du Sénégal] est l’un des principaux lieux de départ. Les gens ont l’impression que ça a recommencé. Mais les observations qu’on fait le plus souvent, c’est que les voyages sont organisés en tout temps. Les passeurs sont souvent des Sénégalais. Par contre, les candidats à la migration peuvent venir aussi bien du Sénégal que des autres pays voisins, que ce soit de la Gambie, de la Guinée Bissau, de la Guinée Conakry et même du Ghana.

Comment est-ce que les passeurs en général sont organisés ?

Les investigations que j’ai menées depuis plus d’une dizaine d’années, pour le cas du Sénégal, montrent que ce sont des gens qui sont très bien organisés et qui travaillent très souvent aussi pour ce qui concerne le cas de la migration irrégulière par la voie maritime, de connivence avec les capitaines de pirogue. Ils travaillent également avec ceux que j’ai appelés dans mes travaux les promoteurs de voyage, mais aussi avec les intermédiaires qui sont chargés de recruter des candidats à la migration. Cela se fait le plus souvent avec la complicité de certaines autorités.

Est-ce qu’on a une idée de combien un passeur peut gagner à chaque voyage ?

Les montants varient d’un passeur à un autre. Donc ça peut aller des montants allant d’un million, à deux millions, trois millions. Tout dépend du nombre de candidats à la migration dont le passeur, justement, est chargé de faire gagner une autre frontière.

Est-ce que dans vos recherches, il vous est arrivé d’échanger avec les passeurs pour comprendre leurs motivations ?

Il m’est arrivé quand même d’en croiser pas mal et le plus souvent, la motivation est d’ordre financier. En général, ce sont des gens qui n’avaient pas de travail, qui étaient au chômage et qui ont trouvé dans l’activité des passeurs un moyen de gagner de l’argent.

Est-ce que vous pensez qu’une lutte efficace contre les migrations irrégulières, pourrait passer aussi par des politiques pour contrer l’action des passeurs ?

À mon avis, il faudrait d’abord identifier les promoteurs de voyages, c’est-à-dire ceux qui sont chargés d’organiser ces voyages. Les passeurs, ils travaillent le plus souvent avec ces promoteurs de voyage et à partir des promoteurs de voyage, on peut remonter facilement aux passeurs et aux intermédiaires. Et l’autre chose aussi, c’est qu’il faudrait quand même, pour le cas du Sénégal, mais c’est valable aussi pour d’autres pays africains, que l’Etat revoie sa politique d’emploi en faveur des jeunes, pour permettre à chaque jeune d’avoir au moins un emploi qui puisse lui permettre de pouvoir vivre convenablement dans son pays.

Par Valorien Noubissi et Armand Mouko Boudombo , BBC Afrique