16 juin 2024

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Ces gesticulations diplomatiques impuissantes face à la catastrophe humanitaire

La Diplomatie internationale s’active de tous côtés pour sauver le plus grand nombre possible d’otages, qui sont près de 200 aux mains du Hamas selon le bilan actualisé de TSAHAL, et pour tenter de mettre un frein à la bataille sanglante qui s’annonce.  

L’Égypte, qui tient l’ultime passage de sortie de la Bande de Gaza, organise, samedi 21 octobre, un « Sommet de la cause palestinienne ». 

L’interview de Xavier Houzel, grand spécialiste du Proche et du Moyen-Orient et négociant international d’hydrocarbures par Joëlle Hazard, journaliste éditorialiste, apporte un éclairage partisan, sans concession, sur l’actualité tragique de ces derniers jours qui nous force à réfléchir autrement sur les responsabilités en jeu dans cette guerre. Si Mondafrique ne partage pas tous les partis pris qui sont exprimés dans cet entretien, le propos de Xavier Houzel, nourri par une grande érudition et une connaissance du monde arabe exceptionnelle, mérite d’être largement débattu.  

Joelle Hazard. Il semble que nous entrions enfin, même si tardivement, dans un dialogue diplomatique tous azimuts. L’Égypte organise une conférence et le président américain Biden bouscule son agenda pour venir lui-même dans la région. Pensez-vous que l’on puisse parvenir à trouver une solution quelconque en l’absence de toute représentation du Hamas ?

Xavier Houzel. C’est là que réside tout le problème ! La danse diplomatique a heureusement commencé. Les Pays du Golfe Persique, membres du GCC se réunissent à Mascate. Le président de la République arabe d’Égypte Abdel Fattah al-Sissi propose à ses pairs de se réunir au Caire le 21 octobre pour tenter d’y résoudre enfin le conflit israélo-palestinien.[iii] C’est bien beau, mais, à moins que les membres accrédités du Hamas et du Jihad islamique ne soient autorisés à rejoindre l’Égypte par Rafah et le Sinaï, cela se fera sans eux, dès lors qu’il n’y a pas d’unité parmi les Palestiniens et que le président de l’Autorité Palestinienne Mahmoud Abbas se lave les mains des problèmes de Gaza…

De même que le président Poutine lui-même, qui, de son côté, se rend en Chine pour une concertation au sommet[iv], les membres décisionnaires du Hamas font pratiquement tous l’objet de demandes d’extradition.[v] Dans l’état actuel du monde, on n’imagine pas non plus les présidents Biden et Raïssi assis, au Caire ou ailleurs, à une même table pour y parler de Paix. J’aimerais être une petite souris pour assister au prochain tête-à-tête « en présentiel » entre un Benjamin Netanyahou penaud mais prêt à tout et le président américain drapé dans la bannière étoilée.

Toutes ces gesticulations manquent de réflexion et restent particulièrement opaques. Sous réserve d’un trésor de diplomatie parallèle et d’accords temporaires et bancals – de quelques rustines, en somme, pour sauver un armistice in extremis–  ce qui pourrait arriver de mieux –  je continue de redouter le bain de sang et l’extension de la guerre.

JH – Il y a bientôt un an, dans une précédente interview sur la guerre en Ukraine [i] , vous rappeliez comment les accords de Minsk de 2014 n’avaient jamais été appliqués. Vous évoquiez un double jeu américain et déjà une relation directe entre les affrontements d’Ukraine et d’autres crises comme celles de Palestine et de Syrie, elles-mêmes liées. Les évènements de Gaza étaient-ils inéluctables ?

D’importantes similitudes existent entre l’Ukraine et la Bande de Gaza, entre la Russie et Israël. Les façons respectives de procéder de chacun sont identiques. Les acteurs majeurs de la « plaque zonale Nord » du Moyen-Orient sont les mêmes que sur le théâtre Sud : la Turquie, l’Iran, le Liban et le Hezbollah, et la Syrie qui abrite des bases russes. 

Contrairement à ce que leurs dirigeants affirment, je pense que les Israéliens ne pouvaient pas ignorer les signes de la préparation faite par le Hamas de son offensive du 7 octobre. C’est impossible. Quand bien même ils n’auraient pas pris au sérieux leurs propres maîtres-espions, ils ne pouvaient pas éluder les mises en garde répétées des Services égyptiens et américains.

De même, j’estime que les stratèges israéliens ont détourné leurs regards en éloignant leurs troupes de la Bande de Gaza pour renforcer leur présence près de la Cisjordanie. Un stratagème dont il leur faudra rendre des comptes, même s’ils ne pouvaient pas envisager alors l’horreur des violences qui seront perpétrées chez eux par les commandos du Hamas et du Jihad islamique.  

L’armée israélienne est surpuissante, sans doute l’est-elle-même beaucoup trop : 500.000 hommes autour de Gaza, c’est un marteau contre un essaim d’abeilles. La frappe vengeresse en représailles du raid meurtrier palestinien qu’on ne peut que condamner ne pourra être hautement condamnable.

Allez-vous jusqu’à insinuer qu’Israël puisse être mis en cause, et que sa survie soit alors menacée par toute une région redevenue hostile?

Militairement non. Mais moralement oui et, politiquement, dans tous les cas. Les Américains et les pays occidentaux, contraintspar leur culpabilité dans la Shoah et traditionnellement alliés d’Israël, veilleront à ce que le sort des armes reste in fine en faveur d’Israël. Mais ils s’en tireront abasourdis, d’autant plus que les militaires israéliens et américains avaient discrètement mais sciemment pris les devants et que l’Opinion publique finira par le découvrir un jour. 

Les bombardements récents par Israël de la quasi-totalité des aéroports syriens prouvent le niveau d’alerte qui était celui de Tsahal ; le positionnement anticipé en Syrie, dans la province de Deir ez-Zor, de renforts américains en hommes et en matériels en provenance d’Irak, de Jordanie et d’Israël, témoigne de la duplicité des États-Unis..

La Marine russe ne pourra plus se déployer à partir de Tartous après l’arrivée à l’improviste de deux porte-avions américains USS Gerald T. Ford et USS Dwight D. Eisenhower. Au cas où l’Iran serait tenté d’intervenir à l’appui du Hezbollah, sous couvert d’aider ensemble militairement la bande de Gaza assiégée, l’aviation russe ne pourra pas décoller non plus de sa base aérienne de Hmeimim ! 

C’est toute une machination que vous décrivez ! 

Je vous en laisse juge ! La question est délicate, parce que l’hypocrisie d’État estici mutuelle et réciproque, et elle est suicidaire. Chacun croit avoir piégé l’autre, au prix du sacrifice délibéré d’innombrables vies humaines et de l’anéantissement de matériels et d’installations considérables. Le fait d’entraîner ses voisins dans un génocide commun est d’un autre âge ; il s’apparente aussi à une massive prise d’otages.

Israël n’en sortira pas grandi. Je me réfère pour l’affirmer à l’admirable discours prononcé par la rabbine Delphine Horvilleur, le 24 septembre dernier, à l’occasion de la fête juive du Yom Kippour (le Grand Pardon) : « Méfiez-vous de la puissance quand elle vous mène simplement à vouloir écraser l’autre ». 

Malraux s’était esclaffé : « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas » ! C’est aussi le paradoxe de la papauté de François. Alliée avec les « progressismes » à l’Ouest, l’Église se rapproche de l’Islam modéré en même temps que de la Russie et de la Chine séculières – la Russie qui observe et la Chine qui reste coite mais qui réprouvent de conserve l’occupation de la Bande de Gaza par Tsahal – il était temps qu’une grande voix du Judaïsme les rejoigne. 

Israël se prépare à attaquer : « Nous avons donné suffisamment d’avertissements, plus de 25 heures! » s’écrie un héraut d’armes. C’est réglé comme une horloge et c’est visiblement une affaire de moyens, mais pas de finalité ; et alors je m’insurge ! Parce que les chancelleries européennes font du suivisme, sans se poser de questions morales. 

Par un entretien téléphonique, le président de la République Française Emmanuel Macron « met en garde » le président de la République Islamique d’Iran Ebrahim Raïssi « contre toute escalade ou extension du conflit » entre Israël et le Hamas, « notamment au Liban ». Son homologue iranien reste poli, mais il n’en pense pas moins. Pour lui, en son for intérieur, la France, indépendante, n’existe plus. Ce n’est pas de la philosophie ! 

Demain, après la rue arabe, c’est la rue européenne qui craquera ; le résultat des élections polonaises a évité le pire : l’opposition centriste pro-européenne a remporté la majorité parlementaire battant les populistes nationalistes au pouvoir et l’extrême droite réunis. Mais les attentats risquent d’aller en se multipliant sur le sol européen. Comme avant. Et les migrants vont se faire plus nombreux encore.

Que faire concrètement, que préconisez-vous ?

Le président Macron ignore sa force. Il estsur-intelligent ! On lui saura gré de condamner avec la plus grande fermeté tout ce qui touche, par exemple, aux femmes et aux enfants et à la prise d’otages, Hamas ou pas Hamas. Même le Hamas, en tout cas ses dirigeants politiques, pourrait approuver. Pour le reste, il doit se souvenir absolument du précepte de la rabbine qu’il n’est pas superflu de répéter : « Méfiez-vous de la puissance quand elle vous mène simplement à vouloir écraser l’autre ». La France est puissante, elle l’est tellement que le président doit éviter de menacer, son autorité allant de soi.

Lorsqu’il est allé en Chine, le président Macron a fortement mécontenté l’Amérique – comme le chancelier Olaf Scholz, d’ailleurs. L’Amérique offusquée s’attaque à la France, de rage, comme un enfant. Car le président Joe Biden est affaibli – il est âgé et sa réélection n’est pas gagnée – et il entend que la France le « suive », le petit doigt sur la couture du pantalon

Mais lorsque la France suit aveuglément les États-Unis et, en l’occurrence  Israël, elle perd tout d’un coup beaucoup de sa puissance et, soudain, toute stature. À titre de rappel, l’indépendance de l’Algérie était acquise après la claque américaine reçue par Paris lors de la Crise de Suez ! Plus le moindre respect ne pouvait encore lui être dû. 

Faut-il alors rejeter par principe tout diktat américain ?

Il n’est pas question de s’opposer systématiquement à tout. Mais, aujourd’hui, il est contre-indiqué (pour ne pas dire stupide) de continuer d’ostraciser Damas, d’apostropher Téhéran, de refuser de dialoguer avec les responsables que les Gazaouis se sont choisis pour chef. Or c’est ce que fait Washington pour plaire à monsieur Netanyahou et pour déplaire à monsieur Poutine, qu’il aimerait bouter hors de Syrie. Paris doit se démarquer de la Diplomatie américaine, d’autant plus que celle-ci contrecarre la sienne en Afrique et l’entraîne en Europe dans un chaos dévastateur. De Charles de Gaulle à Jacques Chirac, tous les présidents français l’avaient compris.

Ce n’est plus le cas selon vous?

Au lieu d’être vue à l’hôpital d’Ashkelon, à une quinzaine de kilomètres de la bande de Gaza, pour y réconforter les blessés, en se faisant passer, tel Fabrice del Dongo, pour un soldat de fortune sur le champ de bataille de Waterloo, la Cheffe de la Diplomatie française Catherine Colonna – je sais que vous l’avez en haute considération – pourrait aussi bien être à Qatar, avec ou sans son homologue israélien Eli Cohen, comme pour arrêter le génocide et en obtenir la libération des otages – au moins les femmes et les enfants – et amorcer un dialogue, dont tout le monde, les Responsables israéliens les premiers, lui serait redevable. 

Mais un ministre français ne se déplace pas comme cela pour rencontrer des « terroristes » !

Pour l’instant, Antony Blinken, secrétaire d’État des Etats-Unis qui est à la manœuvre et nous a devancés, ne paraît communiquer avec eux qu’avec des pincettes et par Qatari interposés. Le secrétaire d’État n’a pas ce problème avec  l’Autorité Palestinienne, laquelle lui a objecté qu’elle n’avait rien à voir avec ce que fait le Hamas et qu’elle n’y pouvait rien : en se démarquant de plus de deux millions de frères palestiniens, celle-ci se disqualifie. Ambiance ! Cinq mille prisonniers palestiniens sont pourtant dans les geôles israéliennes.

Le secrétaire d’État américain a pu convaincre le Premier ministre israélien de rouvrir l’eau

 C’était la moindre des choses ! Et il est indéniablement brillant. L’eau, c’est le premier vecteur de dialogue de la nature. Au-delà de toute considération humanitaire dans l’urgence, les Américains ne font là qu’appliquer la directive toujours valable du premier gouverneur de DamasAbū ʿAbd Ar-Raḥmān Muʿāwiya ibn ʾAbīSufyān, selon lequel il fallait toujours garder avec son adversaire ne serait-ce que le contact d’un cheveu. Le cheveu devient une corde et la corde alors un gros câble. Le cheveu de Mo’awiya devrait pouvoir conduire à un État Palestinien, à la réconciliation des Palestiniens entre eux et des Israéliens entre eux, à l’extension des Accords d’Abraham, à la normalisation de la situation au Liban (un président !) et en Syrie, à la conclusion d’une entente générale sur la non-prolifération nucléaire, à la Paix en Ukraine, à la levée des sanctions et aux reconstructions.

Il faudra du temps, des concessions et beaucoup d’argent…

Les moyens abondent : sous bénéfice d’inventaire, le Trésor Américain abrite sous forme de bons des sommes colossales appartenant aux pays producteurs de Pétrole de la région. Il faudra surtout beaucoup de doigté. Espérons qu’Israël montre actuellement la force pour ne pas avoir justement à s’en servir. Espérons aussi que le Hamas n’utilise pas le bouclier de sa population dans un autre but que celui de provoquer le dialogue – à Gaza, 873 enfants sont morts sous les décombres, et 483 femmes. Les concessions à faire de part et d’autre sont connues. Il faudra surtout un lieu pour réunir des gens qui ne se parlent pas, et ce sera le plus difficile.

By La redaction de Mondafrique