14 avril 2024

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La percée de Wagner en Afrique

La percée de Wagner en Afrique s’inspire de la stratégie de conquête des tsars

[TRIBUNE] Après la désintégration de l’URSS dans les années 1990, le régime de Vladimir Poutine n’a plus qu’une obsession: reconstituer ses frontières et regagner l’influence perdue partout dans le monde.

L’histoire de la formation de la Russie est pour le moins chaotique. Fondée au IXe siècle avec la Rus’ de Kiev, elle s’étend rapidement sur un territoire allant de l’Ukraine à la Baltique qui inclut la Moscovie, avant d’être balayée par l’invasion mongole et de se constituer en État «moderne» au XVIe siècle sous Ivan le Terrible. Au début de la dynastie des Romanov commence une expansion territoriale menée par les Cosaques qui repoussera les frontières jusqu’au Pacifique et l’Alaska, les côtes de la Baltique ainsi que l’Asie centrale et le Caucase.

Au XVIIIe siècle, c’est déjà le pays le plus étendu au monde. Comme l’explique Vladimir Volkoff, «la Russie n’a jamais existé comme nation, mais comme empire, héritier de Rome et de Byzance». La Russie est donc un empire, mais au vu des méthodes employées, guerres, pillage, traités léonins, tributs, soumission de populations aux cultures, aux religions et aux langues différentes, terres nouvelles offertes aux colons, inégalité de droits, c’est aussi un empire colonial.

Avec la révolution russe, les choses ne changent guère. L’Union soviétique, association libre et égalitaire de républiques autrefois soumises à la férule du tsar, est en réalité une entreprise féroce de centralisation post-impériale. Après sa désintégration dans les années 1990, le régime de Vladimir Poutine n’a plus qu’une obsession: reconstituer les frontières de l’URSS et regagner l’influence perdue partout dans le monde. Mais c’est paradoxalement en Afrique que l’on retrouve les méthodes qui ont permis à la Russie des tsars de conquérir l’Eurasie en moins de deux siècles.

Le retour des Russes sur le continent africain

Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’URSS exerçait déjà une influence importante sur le continent. L’Angola, le Mozambique, l’Éthiopie, mais aussi l’Égypte, le Bénin, le Congo, la Somalie, la Guinée-Bissau, l’Algérie, la Tanzanie reçurent tous un soutien diplomatique, économique ou militaire. Avec la fin de la Guerre froide, le président Eltsine ferme des missions, des ambassades, rapatrie des agents, annule des contrats. Soudain, la Fédération de Russie disparaît du territoire africain pour concentrer ses ressources limitées sur les anciennes républiques de l’Union soviétique.

Le printemps arabe va changer la donne géopolitique. Passées les premières illusions de «sursaut démocratique», la région s’engouffre bien vite dans le chaos. En 2015, la Russie intervient en Syrie, en pleine guerre civile, «officiellement» pour lutter contre le groupe État islamique, en réalité pour protéger son allié Assad et sa base navale de Tartous. Rapidement, les troupes de Wagner, en action dans le Donbass, sont mobilisées pour soutenir l’armée officielle incapable d’avancer face aux rebelles et à Daech.

Impressionné par l’efficacité de l’intervention russe, le président Omar el-Bechir demande à son tour l’aide de Vladimir Poutine. Et dès 2017, les premiers mercenaires arrivent au Soudan pour former les troupes gouvernementales et aider le régime dans sa guerre contre les rebelles du Sud Soudan.

Puis c’est au tour de la République centrafricaine. Après le refus de la France de fournir des armes au régime du président Faustin-Archange Touadéra, la Russie offre des blindés, des armes légères, des mercenaires en échange d’un accès aux mines d’or et de diamants. Une firme locale, Diamville, est créée afin de canaliser l’achat des diamants revendus et exportés en Belgique, tandis que Lobaye Invest a le contrat d’extraction et que l’équipement de forage est fourni par Broker Expert, toutes des sociétés appartenant à la galaxie Prigojine. Un instructeur de tir, Valéri Zakharov, devient le conseiller national à la sécurité de Touadéra et, comme à l’époque coloniale, Wagner supervise l’armée centrafricaine. Maintenant, la RCA annonce la création d’une base militaire russe pouvant accueillir entre 5.000 et 10.000 soldats. Pour une somme dérisoire, le Kremlin, en utilisant les mercenaires de Wagner comme les tsars les cosaques, a «fait main basse» sur un pays au nez et à la barbe de l’ancien colonisateur, la France.

Et les dominos continuent de tomber. Madagascar, puis la Libye, où, dans un premier temps, les troupes de Wagner combattent du même côté que le service action de la DGSE, c’est-à-dire pour soutenir Haftar, le chef du «gouvernement» de Tobrouk. Dès 2019, les mercenaires russes débarquent au Mozambique avant de s’en retirer l’année suivante à la suite de pertes subies contre les djihadistes. Et en 2021, ils arrivent au Mali…

Le Mali, le «playbook» de Wagner en action

D’abord, il s’agit de se débarrasser d’un adversaire encombrant. Prigojine va utiliser ses sociétés pour mener des campagnes de désinformation qui visent à dénigrer la France et démontrer le soutien de la population locale à l’égard du régime et de la Russie. À travers l’un de ses associés, Maxime Shugaley, le patron de Wagner fait publier un sondage indiquant que 87% de la population malienne approuve l’entente entre la junte et les mercenaires russes. Dans les médias maliens, en échange d’investissements publicitaires canalisés par les firmes du «cuisinier de Poutine», le sentiment anti-français est entretenu, des manifestations «spontanées» sont organisées contre la présence française et en faveur des Russes; sur les réseaux sociaux, des «fakes» de faux charniers soi-disant imputés aux soldats de Barkhane circulent.

Dans un second temps, Wagner va négocier des concessions minières à des termes très favorables en échange de son aide; ce sont parfois des paiements mensuels, ou des pourcentages, sur l’extraction d’or et de diamants qui transitent à travers sa galaxie de sociétés de Prigojine et des myriades de prête-noms. Pendant ce temps, les mercenaires protègent le pouvoir en place et maintiennent l’ordre autour des mines.

Enfin, la vraie coopération militaire commence, avec le soutien du ministère de la Défense russe, qui utilise la société militaire privée comme une avant-garde chargée d’étudier le terrain pour préparer l’intégration dans le giron du Kremlin. On estime à plus de 1.000 les effectifs de Wagner au Mali, plus de 300 en RCA, 2.000 en Libye, 200 à Madagascar, etc.

Après la «prise» du Mali, les Russes continuent à attaquer les intérêts français dans la région; ainsi, le Burkina Faso envisage de faire appel à Wagner, Prigojine a fait circuler de fausses rumeurs sur Mohamed Bazoum et Alassane Ouattara, afin de fragiliser les alliés traditionnels de la France au Niger et en Côte d’Ivoire. Puis il y a le Zimbabwe, le Nigeria, le Cameroun, la Zambie, l’Afrique du Sud, la RDC, où parfois les ambitions du Kremlin entrent en conflit avec la Chine, pourtant un pays dont le commerce avec le continent, 254 milliards de dollars par an, est 15 fois supérieur.

Les parallèles avec la conquête à l’époque tsariste

Dès le milieu du XVIIe siècle, les Cosaques atteignent les rives du Pacifique. Tomsk est fondée en 1604, Iakoutsk en 1632, Okhotsk en 1647; colons et marchands viennent s’y établir. La méthode russe de colonisation a consisté principalement dans la construction de fortins (ostrog) et d’avant-postes (zimovie). Ils permettent de contrôler les points de passage, les rivières et les cours d’eau, et aussi de surveiller et d’étudier les populations locales tout en prélevant un tribut en fourrures (yassak), source de financement des expéditions et symbole de l’assujettissement des populations indigènes, souvent parsemées sur ces territoires immenses et inhospitaliers.

Au XIXe siècle, les Russes, présents aux portes de l’empire du Milieu, renient les anciens traités et s’installent dans le bassin de l’Amour, sur la côte Pacifique (fondation de Vladivostok en 1860), et en Mandchourie. Au même moment, l’Empire russe conquiert les khanats d’Asie centrale, les uns après les autres, soumettant les Kazakhs, les Kirghizes, les Turkmènes, etc. Au milieu du XIXe siècle, la Russie est un empire de plus de 20 millions de kilomètres carrés, qui commence sur la Baltique et se termine à Bodega Bay, au nord de San Francisco…

Les similitudes entre l’époque des tsars et le néocolonialisme africain actuel sont frappantes: avant-garde constituée de Cosaques du tsar ou de mercenaires proches du Kremlin, création d’ostrog ou de bases militaires, steppes ou déserts, populations autochtones parsemées, tributs en fourrures ou en diamants, traités léonins ou «contrats» justifiant le pillage, éviction des puissances coloniales (Chine, Japon), ou de la France.

Toutefois, si les méthodes des Cosaques utilisées avec succès par Wagner se révèlent efficaces dans un premier temps, elles trouveront vite leurs limites. L’instabilité chronique des pays «sous influence», les mouvements rebelles ou djihadistes, les sanctions qui tombent sur les États fricotant avec Wagner forceront les Russes à réduire la voilure de leurs ambitions, ce qui toutefois n’ôtera rien à leur pouvoir de nuisance. Tant que demeureront au pouvoir des régimes corrompus (Mali, Burkina Faso, RCA, RDC, Afrique du Sud, Zimbabwe…) qui encouragent le pillage des ressources de leurs pays, le néocolonialisme aura de beaux jours devant lui.

Par Phénix

Romancier, spécialiste du monde militaire et du renseignement.