16 juin 2024

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La présidentielle du 6 mai 2024

Présidentielle 2024 : Masra- Deby, le Tchad entre rupture et continuité.

Ils ont respectivement 40 et 39 ans, et les experts s’entendent à dire qu’ils feront la course en tête, lors de la présidentielle du 6 mai prochain. L’un propose “la rupture”, pour l’autre, sa filiation avec l’ancien président Idriss Deby lui colle à la peau. Qui sera le vainqueur?

C’est un sénario, auquel on s’attendait le moins. D’abord le fait de voir Succès Masra, Premier ministre de Mahamat Idriss Deby, contre qui il a été farouche opposant, dès les premières heures de la transition.

Ensuite, voir le premier ministre et le président de la République d’un même gouvernement s’affronter, cela n’arrive pas tous les jours. Ce qui pousse le politologue Tchadien Evariste Ngarlem Toldé à parler d’une “exception tchadienne”.

Pour l’ancien premier ministre de l’ex président Idriss Deby Itno, Albert Pahémi Padacké, lui aussi candidat, c’est tout simplement un match amical que les deux chefs de l’exécutif tentent de jouer, en caporalisant toutes les attentions sur eux.

C’est montrer à quel point ce match est très attendu par l’opinion tchadienne et internationale, et les premières empoignades verbales ont commencé dès les premières heures de la campagne électorale lancée le 14 avril dernier.

Les deux hommes semblaient ne pas se porter en coeur depuis avril 2021, date à laquelle l’armée a pris le pouvoir après le décès de l’ancien président Idriss Deby qui venait de passer 30 ans au pouvoir.

Le Maréchal du Tchad venait de tomber les armes à la main, face aux rebelles dans le nord du pays. La disparition d’Idriss Deby a suscité l’espoir d’un nouveau départ pour le Tchad. Mais son fils, Mahamat Deby, a pris les rênes du pouvoir, à la tête d’un Conseil Militaire de Transition.

Mahamat Deby a d’abord promis une transition démocratique d’une durée de 18 mois, avant de la prolonger de deux ans, à la suite d’un dialogue.

La “volte-face” de ce jeune général alors agé de 38 ans, en plus d’une close dans les conclusions du dialogue national l’autorisant à porter sa candidature à la présidentielle ont provoqué des manifestations violentes, au cours desquelles plus de 50 personnes ont trouvé la mort et plus de 600 ont été arrêtées.

En février dernier, Deby a pris tout le monde de court en annonçant que les élections présidentielles auraient lieu le 6 mai, soit plusieurs mois avant la date initialement prévue.

Quelle pourrait être la force de Mahamat Idriss Deby Itno?

Sous le slogan « 12 chantiers – 100 actions», Mahamat Déby présente un programme où il fait du renforcement « de la paix, la réconciliation nationale et la sécurité pour tous les tchadiens », son premier “Chantier”.

Dans son programme, le fils d’Idriss Deby et candidat de la coalition Pour un Tchad Uni, évoque également des réformes de l’état pour « bâtir une République forte et juste». Mahamat Idriss Deby mise surtout sur sa capacité à faire face aux défis liés à la sécurité et à la stabilité.

Evariste Ngarlem Tolde, politologue et enseignant à l’Université de Ndjamena, ne croit pas que l’expérience militaire puisse «jouer en sa faveur». Mahamat Deby a quitté l’armée, en se désengageant pour se mettre en disponibilité avant de déposer sa candidature en novembre dernier.

« Là, nous sommes sur un terrain politique et les gens ne voient pas bien ces faits d’armes. C’est le bilan qui compte et non l’expérience militaire», poursuit le spécialiste.

Vu les tensions externes qui pèsent sur le Tchad, l’un des défis majeurs auxquels la prochaine équipe dirigeante devra faire face concerne aussi les relations internationales.

«Le Tchad a été une sorte de pare-feu entre le djihadisme au Sahel et au lac Tchad d’une part, et la guerre au Soudan d’autre part», explique Cameron Hudson, chercheur au Centre for Strategic and International Studies. Cette position stratégique indique l’importance du Tchad pour participer à la sécurité régionale.

Pour Ngarassal Saham Jacques, coordinateur national de l’organisation Tchadienne Anti-corruption (OTAC), l’expérience militaire de Deby est prouvée à l’international. Mais pour la gestion du pays, le bilan est autre avec les nombreuses répressions notées.

« Il y a eu beaucoup de cas de massacres perpétrés sur de paisibles citoyens» dit-il. C’est pourquoi il trouve que ces faits « posent problème sur la question de conquérir l’électorat tchadien», pour marquer sa résérve sur l’argument lié à son statut de soldat.

Pour parler des forces de Deby fils pour cette élection, le politologue Ngarlem Toldé note « qu’en Afrique ceux qui organisent les élections, les perdent rarement», avant d’expliquer qu’un autre atout de Mahamat Deby, c’est le fait qu’il soit «le candidat d’une coalition de 227 partis et de plus de mille associations». Et cette situation le met en position de « favori ».

Sur quoi mise Masra ?

Succès Mara présente son programme comme étant “un projet de société de justice et d’égalité”. L’actuel Premier ministre de la transition compte sur ces leviers comme « le sous-bassement, la fondation pour un Tchad uni, solide et admirable par ses voisins»

Succès Masra

Jacques Ngarassal trouve que “l’atout de Succès Masra aujourd’hui est l’aspiration du peuple tchadien au changement”. Pour cet observateur, Masra est venu avec un autre discours orienté vers les besoins des jeunes qui sont la frange majoritaire de la population tchadienne.

Sur ce point, Masra estime que durant ces quelques mois à la tête du gouvernement, il s’est mis à « mobiliser des ressources financières, à signer des conventions, parmi lesquelles une qui permettra de former un million de tchadiens dans les meilleures universités, aux États-Unis», pour montrer son engagement à la cause de la jeunesse.

Evariste Ngarlem Toldé analyse son programme et explique que Masra « prévoit l’égalité, la justice, tout ce que les tchadiens attendent de mieux».

Pour le politologue, Masra a un discours qui a convaincu une bonne partie de l’opinion, « ce qui fait qu’il a reçu l’adhésion d’une bonne partie de la jeunesse et des femmes».

Remadji Hoinathy, chercheur principal à l’Institut d’études de sécurité de Ndjaména, analysant son profil en septembre 2022, présentait Masra comme quelqu’un qui a ciblé « de manière particulière la jeunesse qui est la partie la plus grande de la population tchadienne mais aussi celle qui a reçu le moins de bénéfices de 30 ans de règne du système Déby, il a su tenir le discours qui qui pouvait permettre de fédérer cette frange de la population tchadienne».

Deby a t il un boulevard devant lui ?

Mahamat Déby a été proclamé président de la transition par l’armée le 20 avril 2021, succédant ainsi à son père qui a dirigé le Tchad pendant trente ans.

Plusieurs reproches sont adressés à sa candidature. Tout d’abord, il avait promis une transition de 18 mois vers un régime démocratique, mais a finalement reporté les élections à cette année, ce qui a déclenché des manifestations violemment réprimées par les forces de sécurité.

Un autre point sensible pour la candidature de Mahamat Déby, c’est la mort de son principal rival, l’opposant Yaya Dillo, décédé le 28 février suite à l’assaut par l’armée du siège de son parti à N’Djamena. Le gouvernement avait accusé Dillo d’une attaque meurtrière contre l’agence de sécurité du pays, accusation qu’il a toujours niée.

Selon M. Ngarassal, ces manquements ont terni l’image de Mahamat Déby et suscitent des doutes quant à sa légitimité en tant que candidat de l’espoir.

En tant que membre de la société civile tchadien, M. Ngarassal pense que la disparition de Yaya Dilo peut jouer négativement sur la candidature de Mahamat Deby.

“Yaya Dilo était un opposant de taille. Cette situation a mis très mal à l’aise beaucoup de citoyens tchadiens. C’est une question qui est resté pendant et sans aucune résolution”, pense l’acteur de la société civile.

Deby fils avait aussi promis de ne pas être candidat, mais a finalement changé d’avis. Mais pour le politologue Ngarlem Tolde, ces promesses non tenues peuvent ne pas causer problème. « Le Tchad est un pays à plus de 90% non alphabétisé. Les gens ne tiennent pas tellement compte des promesses non tenues», explique-t-il.

L’accord de Kinshasa compromet-il les chances de Masra?

En ce qui concerne Succès Masra, son passé d’opposant farouche devenu Premier Pinistre soulève des critiques au sein de l’opposition.

Accusé de trahir ses idéaux et de concourir pour s’assurer une majorité en faveur du général Mahamat Déby, Succès Masra est sous le feu des critiques.

“Le fait qu’il ait accepté d’être chef de gouvernement a fait jaser un certain nombre de Tchadiens qui se sont désolidarisés de lui”, analyse Ngarlem Toldé.

Son retour au pays le 3 Novembre après son exil soulève des questions sur la nature de l’accord avec le régime de Deby. Suite à des manifestations réprimées violemment par les forces de l’ordre, Masra s’était exilé.

Un an plus tard, grâce à la médiation de la RDC, il est revenu au Tchad avec la promesse de “continuer le dialogue pour une solution politique pacifique”.

Il a signé un accord de réconciliation avec M. Déby avant d’être nommé Premier ministre le 1er janvier.

Cependant, le reste de l’opposition dénonce un “accord” trompeur et critique vivement le ralliement de Masra au pouvoir, notamment en vue des élections où il est candidat en même temps que le Président de la Transition.

Selon Dr Toldé, l’accord de Kinshasa peut influencer négativement l’opinion, précisant que Masra «aurait pu être candidat sans être chef de gouvernement, sans être comptable de l’actuel pouvoir».

M. Ngarassal par contre, pense que Masra doit sa candidature à cet accord. Il trouve que si l’accord de Kinshasa n’était pas signé, Masra « n’aurait pas pu rentrer au Tchad pour être candidat». S’il n’avait pas accepté d’être premier ministre, « il n’aurai pas eu cette protection au tour de lui pour battre campagne », a-t-il ajouté.

Plusieurs partis de l’opposition ont également pris leurs distances avec Succès Masra, pour exprimer leur désaccord concernant l’amnistie générale accordée à tous les Tchadiens, civils et militaires, impliqués dans les événements du “Jeudi noir”.

“Il y au moins une trentaine de parti sur l’échiquier politique qui sont en même temps contre Mahamat Kaka (Mahamat Idriss Deby) et contre Masra”, analyse le politologue Ngarlem Toldé.

Ce “désaveu” pourraient entacher la crédibilité de Masra et susciter des doutes quant à sa réelle intention de changer les choses au Tchad.

Au delà de Mahamat Idriss Deby et Succès Masra, 8 autres candidats sont en lice pour ces élections au Tchad. L’ancien Premier ministre Albert Pahimi Padacké fait partie des prétendants,

Les enjeux de cette présidentielle sont nombreux. Après le vote des Tchadiens pour une nouvelle constitution, l’élection présidentielle du 6 Mai prochain permettra le retour à l’ordre constitutionnel au Tchad et signera la fin de la la transition en vigueur dans le pays depuis la mort d’Idriss Déby Itno en 2021.

Par Abdoulaye Wade et Armand Mouko Boudombo, BBC Afrique