14 avril 2024

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Jean-Baptiste Placca rfi

Tchad : la déprimante culture de la mort

À vivre en permanence en état de guerre, le clan au pouvoir contre le peuple, le clan contre le clan… Le destin du peuple tchadien semble, depuis plus de trois décennies, confisqué par une désolante routine de la violence.

À Ndjamena, Yaya Dillo Djérou, présenté comme opposant radical, a été tué ce 28 février, dans des conditions similaires à celles dans lesquelles sa mère a perdu la vie, en février 2021, lors d’une opération menée à son domicile par des soldats d’élite venus l’arrêter, à bord de camionnettes, de véhicules blindés et de chars. Serait-ce donc si dangereux d’être opposant au Tchad ?

Comme si, dans le Tchad du clan Deby, les opposants jugés dangereux n’avaient guère le choix qu’entre le ralliement ou une fin brutale. Celui qui arborait, jusqu’à ces derniers mois, l’étiquette de leader de l’opposition, est désormais Premier ministre. Mais, à la différence de Succès Masra, qui aurait pu être tué, Yaya Dillo Djérou était membre du clan Déby. Son opposition était donc vécue comme une trahison d’autant plus grave qu’il attaquait avec des mots blessants, tirés des secrets de famille, dit-on.

L’on a entendu, ce 1er mars sur RFI, demander s’il était normal qu’un homme qui attaque les institutions de la République puisse « se la couler douce ». Comme si déployer, en pleine capitale, des dispositifs de guerre, au risque de tuer des civils, même coupables, était la norme. Les habitudes de ce pouvoir mettent en danger nombre d’opposants, comme l’étaient Ibni Oumar Mahamat Saleh, disparu corps et biens, en 2008, et quelques autres, dont Yaya Dillo, tué d’une balle à la tempe, comme dans les exécutions entre gangsters. Il ne s’agit pas de balles perdues. Feindre de n’éprouver aucune gêne à voir un État recourir à de telles méthodes reviendrait à excuser cette manière de réduire les dissidents au silence. D’où, cette désagréable impression qu’au Tchad, l’État de droit, de père en fils, demeure en option.

Le porte-parole n’est-il pas dans son rôle en faisant valoir la nécessité de respecter les institutions ?

Ce respect implique aussi que le gardien desdites institutions respecte les droits fondamentaux des citoyens, y compris les plus modestes. Sans quoi, nombre de ceux qui prospèrent en politique dans ce pays pourraient, sans procès, être assassinés ou exécutés.

Yaya Dillo avait, certes, la dent dure contre l’actuel président. Mais, même les injures les plus blessantes n’équivalent guère qu’à des crimes de lèse-majesté. Valent-ils, pour autant, la peine de mort ? L’on est réellement perplexe, pourquoi le cacher.

Suggérer que l’opposant a bien cherché ce qui lui est arrivé, c’est oublier que les règles protègent tous, pouvoir comme opposition. Il est trop facile, lorsque l’on est au bord de la mangeoire, de trouver normales des pratiques que l’on réprouverait, dans l’opposition. L’homme politique digne et crédible, en accord avec ses idées, se doit de placer l’intégrité au-dessus de ce qu’il pourrait considérer comme sa carrière. Car, à l’ère des réseaux sociaux, il ne faut jamais perdre de vue qu’à tout moment, d’autres pourraient exhumer, pour vous les mettre sous le nez, des positions que vous pourriez avoir prises dans votre intérêt du moment, en lieu et place de vos principes, de vos valeurs.

Déby-fils est-il, pour autant, exactement comme Déby-père ?

L’on ne peut comparer que les actes posés. Et le père ne renierait rien des tueries survenues, ces derniers temps, à Ndjamena. Avec Idriss Déby, l’opinion avait fait son deuil de certaines convenances. Avec son fils, d’aucuns espéraient en avoir fini avec une certaine brutalité d’État à l’égard des adversaires politiques. Les conditions de son accession au pouvoir, et au moins trois événements, survenus depuis, ont rappelé aux Tchadiens le pire du passé paternel, dont l’héritage semble assumé avec la même dureté à l’égard des adversaires présumés dangereux.

Trente-quatre ans à vivre en état de guerre permanent, le clan contre le peuple, le clan contre le clan… Tout cela a fini par donner aux Tchadiens le sentiment que leur destin est confisqué par la violence, dans une désolante routine, qui semble ne devoir jamais cesser.

Par : Jean-Baptiste Placca