6 juillet 2022
Après le séisme en Haiti

TRIBUNE. Évitons la dictature de l’urgence en Haïti

Alors que son île a de nouveau été frappée par un séisme, le directeur de la Bibliothèque nationale d’Haïti questionne le bien-fondé de l’aide internationale.

Samedi 14 août 2021, un séisme de magnitude 7.2 secoue violemment le grand sud d’Haïti. Des vies humaines ont été broyées par l’effondrement de plusieurs bâtiments. La peur et la panique sifflent dans l’air des notes de chaos. On a encore vivant dans les mémoires le tremblement de terre du 12 janvier 2010, qui avait quasiment détruit Port-au-Prince et plusieurs villes avoisinantes. Plus de 200 000 morts. Le constat des dégâts était douloureux.

Aujourd’hui, des villes comme Les Cayes, Jérémie, Pestel, Beaumont, Maniche, Les Anglais, Baradères, Anse-à-Veau sont dans le désarroi le plus inhumain. Ce ne sera pas la fin du monde, car la communauté internationale se mobilise. Mais dans le feu de l’action, comment prévenir les dégâts pour que les actions soient mieux coordonnées ?

Des tweets de soutien pleuvent. Des avions militaires arrivent. Des chefs d’État et de gouvernement de pays amis sortent leurs chéquiers. Des milliers de dollars d’aide sont déjà promis. Le grand sud d’Haïti est sinistré. On va les aider, nos amis haïtiens.

Une vitrine de visibilité diplomatique

L’organisation de l’aide internationale en Haïti me turlupine depuis des années. Pourquoi ne nous arrive-t-elle que sous la forme d’une coopération de pompiers alors qu’il est possible, avant la survenue d’une catastrophe, de doter le pays de moyens lui permettant d’anticiper et de réduire les dégâts ? Quand je constate les envolées de générosité de plusieurs pays amis d’Haïti, je me demande pourquoi ces amis-là ne sont jamais arrivés à se concerter pour proposer à Haïti les moyens structurels de prévenir en amont toute situation d’urgence humanitaire. La gouvernance des risques naturels en Haïti requiert une action coordonnée, intelligente, responsable. On ne peut pas faire de la vie des gens une vitrine de visibilité diplomatique.

Quand je prends la mesure des sommes d’argent promises, décaissées, je me dis que dans une logique d’aide réelle et systématisée, on aurait pu, avant une catastrophe sismique ou cyclonique, employer des ressources financières pour le renforcement parasismique et anticyclonique des logements des plus démunis et des installations civiles tels les écoles, les hôpitaux, les églises, les hôtels de ville, etc.

Étant donné la fragilité géologique d’Haïti, je me dis qu’on aurait pu, avant un séisme, mettre à profit l’aide internationale dans la définition de matériaux de construction adaptés à notre situation géotectonique. Peut-être qu’il faut penser l’Haïti de demain sans béton ? Ne pourraient-ils pas nous aider en ce sens, les grands experts, les illustres consultants des ONG, des ambassades qui nous arrivent par centaines, le cœur sur la main, après chaque catastrophe ?

Ou est-ce plus « sexy » pour Facebook et Twitter de poster des photos de soi en blouse d’aide humanitaire, empêtré dans la douleur de ce peuple qu’on croit être maudit ? Est-ce plus rentable diplomatiquement de crier sur toutes les tribunes qu’on va débloquer ceci et cela pour éviter qu’Haïti ne disparaisse ?

Les vautours internationaux et nationaux

Ces billets qui vont être décaissés s’avèrent nécessaires vu l’urgence qui sied actuellement dans le sud d’Haïti, mais ces mêmes billets ne seront-ils pas des appâts pour des vautours internationaux et nationaux ? Esquivons la dictature de l’urgence, agissons dans le structurel, renforçons les reins de ce pays.

Sinon, mon ami le diplomate Laurent Bonneau, ancien haut cadre de l’ambassade de France en Haïti, dira que c’est tellement pathétique et fatigant qu’il vaudrait mieux ne pas se poser trop de questions.

Par Dangélo Néard Directeur général de la Bibliothèque nationale d’Haïti (BNH) et chroniqueur littéraire