6 juillet 2022
La couverture du dernier ouvrage du journaliste et écrivain nigérien Seidik Abba

L'écrivain nigérien Seidik Abba, "Mali-Sahel, notre Afghanistan à nous ?" (IMPACTS EDITIONS)

Résoudre la crise au Sahel, “c’est un devoir historique pour l’Union africaine”, selon Seidik Abba

L’échec cuisant dans la lutte contre le terrorisme au Sahel requiert un changement de stratégie, selon l’auteur nigérien de “Mali-Sahel, notre Afghanistan à nous ?” Entretien avec Seidik Abba.

Dans Mali-Sahel, notre Afghanistan à nous ? (Impacts Editions)le journaliste et écrivain nigérien Seidik Abba convoque tous les acteurs de la crise sahélienne et décrypte les défaillances de la stratégie d’éradication du terrorisme dans cette région du continent africain où le jihadisme s’est installé en une décennie.

Franceinfo Afrique : “Pour la France, le Sahel est devenu ce que l’Afghanistan fut pour les Américains”, concluez-vous dans votre livre ! Comment justifiez-vous cette comparaison ?  

Seidik Abba : en 2001, quand les Américains sont arrivés en Afghanistan, ils avaient un objectif précis, chasser les talibans du pouvoir et éradiquer le terrorisme. En août 2021, quand ils ont décidé de partir, on constate qu’aucun de ces objectifs n’a été atteint. De ce point de vue, il y une sorte de goût d’inachevé que l’on retrouve au Sahel. Quand Macron a annoncé en février 2022 le retrait de la France, il a lui-même reconnu que le travail est inachevé mais que la France partait parce qu’elle estime qu’elle ne peut plus travailler avec la junte malienne.

Le deuxième élément de comparaison est l’aide massive apportée mais qui n’a pas servi à grand-chose. Des milliers de dollars ont été déversés en Afghanistan mais rien n’a été fait. Au Sahel, à en croire les chiffres avancés, ce sont des millions de dollars que la communauté internationale a investi dans les pays de la région. Or aujourd’hui, si vous allez à Gossi (Mali), à Solhan (Burkina Faso) ou à Diffa (Niger), vous ne constaterez aucune amélioration des conditions de vie des populations locales. L’aide n’a pas été efficace au Sahel notamment à cause de la multiplicité des acteurs − tout le monde fait la même chose sans aucune coordination − et du détournement de l’aide.

Le troisième élément, qui n’est pas le dernier, concerne l’agenda des terroristes. Les talibans ont toujours eu un agenda local : récupérer le pouvoir à Kaboul et installer leur système. Au Sahel, l’agenda des groupes terroristes est également sahélien et ouest-africain. Ils ne cherchent pas à faire des attentats ailleurs. C’est pour cette raison que lorsque les Américains ont quitté dans la débandade Kaboul, Iyad Ag Ghali qui est le responsable du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans – une fédération de groupes terroristes –  a fait un communiqué pour se réjouir de la “défaite” des Américains parce que si une des armées les plus puissantes du monde a été vaincue, l’espoir de vaincre les armées occidentales est permis.

Vous êtes critique vis-à-vis de tous les acteurs investis au Sahel. Stratégie inadéquate pour la France, corruption dans les Etats bénéficiaires et multitude d’acteurs qui rendent inefficace l’action de la communauté internationale : tout cela a concouru à la dégradation de la situation au Sahel dites-vous….

D’abord la France, puis l’Union européenne avec Takuba, ont pensé que la solution militaire et sécuritaire pourrait prospérer. Lorsqu’en janvier 2020, le président Macron se réunit à Pau avec ses homologues sahéliens et qu’ils font le constat que la situation s’est dégradée, que décident-ils ? D’augmenter le nombre de soldats et la présence militaire. La France et les pays occidentaux ont persisté dans cette stratégie. Les Etats africains, qui sont bénéficiaires de ce soutien, n’ont pas non plus interpellé leurs partenaires alors que l’échec est devenu patent. 

L’endogénéisation du terrorisme dans le Sahel en est la preuve. Avant, les terroristes venaient d’Algérie, de Tunisie ou du Sahara occidental. Mais depuis très longtemps maintenant, les terroristes sont zarmas, peuls, soninkés, touaregs… On se réjouissait d’avoir tué 2 000 jihadistes alors que les groupes terroristes en ont recruté 10 000. Ce virage aurait dû nous interpeller : pourquoi les recrutements persistent ? Pourquoi les jeunes s’aventurent dans cette voie ?

L’ensemble s’est trompé et nous sommes arrivés à cette situation affligeante. Lorsque l’intervention française se fait en janvier 2013 au Mali, il n’y avait que 20% du territoire qui était menacé par les terroristes, essentiellement le nord du pays du côté de Kidal, Tessalit, à la frontière avec l’Algérie. Aujourd’hui, c’est deux tiers du territoire malien. La menace est devenue plus grave au centre du Mali, autour de Mopti et de Sévaré, et s’est exportée au Niger, au Burkina Faso et elle est même aux portes des pays du golfe de Guinée. Le Bénin a été attaqué quatre fois, la dernière fois le 26 avril 2022. La Côte d’Ivoire a été également attaquée, le Togo est menacé…Tout cela parce que personne n’a jamais rien remis en cause. 

Les pays du Sahel n’ont jamais vraiment été force de proposition…

Je pense que c’est le vrai problème. Ces pays n’ont pas eu le courage de dire à leurs partenaires qu’ils n’étaient pas dans la bonne stratégie alors qu’ils ont conscience que la situation se dégrade. Peut-être parce que le tout militaire suppose d’acheter des armes et de faire de grosses commandes, ce qui nous a amenés à des scandales au Mali, au Niger, dans la gestion de l’argent affecté à lutte contre le terrorisme. Des milliards ont disparu dans ces pays parce que le plus important est de capter l’aide.

L’incapacité des Etats sahéliens à définir des priorités et à les imposer est une autre faiblesse. Au Sahel, des gens sur le terrain nous ont dit qu’ils étaient en conflit avec les ONG ou les bailleurs de fonds qui souhaitaient, par exemple, construire un puits alors que l’urgence pour les populations, selon les autorités locales, était une maternité. Après le génocide au Rwanda, la communauté internationale souhaitait le développement de services sociaux. Mais Paul Kagamé, le président rwandais, a préféré la construction d’une université de référence en matière de technologie. Finalement, les bailleurs de fonds ont accepté de le faire et cette université est devenue aujourd’hui une référence sur le continent. 

Le Niger semble être devenu le nouvel interlocuteur compte tenu des tensions apparues entre la junte militaire malienne et ses partenaires, notamment la France. Est-ce un début de solution pour régler la crise sahélienne ?

Non ! D’abord parce que l’origine du problème se situe au Mali. On ne peut pas de façon objective lutter contre le terrorisme au Sahel sans passer par ce pays. On peut critiquer le comportement de la junte malienne mais il aurait fallu trouver le moyen d’avoir Bamako comme interlocuteur. Aujourd’hui, les groupes terroristes attaquent au Burkina Faso ou au Niger et se replient ensuite au Mali. Comment fait-on pour les poursuivre sans l’accord des autorités maliennes ? Il faut voir le Mali au-delà de la junte parce que la plupart des chefs terroristes sont cachés dans ce pays. Je ne sais pas comment on peut lutter contre le terrorisme au Sahel sans le Mali.

Ensuite, ce repli vers le Niger n’est pas dicté par la volonté de changer de stratégie qui mettrait, par exemple, l’accent sur le développement. La plupart des jeunes Peuls qui sont dans la zone des Trois frontières, à cheval entre le Mali, le Burkina et le Niger, ont été recrutés par des mouvements jihadistes. Il faut, encore une fois, se demander pourquoi, alors qu’ils ne sont pas particulièrement portés sur la religion. Ces jeunes ne peuvent plus, par exemple, pratiquer l’élevage à cause du changement climatique, de la raréfaction des terres qui sont devenues essentiellement agricoles et l’accès aux ressources, notamment à l’eau. Ces jeunes doivent être mis hors de portée des jihadistes par la formation et l’accès à emploi. De même qu’il faut régler les questions de justice sociale qui ont poussé certains à s’embrigader. 

Au cœur de l’Afrique de l’Ouest, le Mali devient un nid de jihadistes qui menace la sécurité de ses voisins. N’est-ce pas à leur tour de faire pression ?

Compte tenu de l’état d’esprit de la junte malienne, toute pression extérieure au continent pourrait les braquer. Les populations de Gao, au Mali, sont les mêmes que celles de Tilaberi au Niger. Le Mali a besoin du port d’Abidjan (Côte d’Ivoire), du port de Dakar (Sénégal)… Le Mali a une communauté de destin avec ses voisins qu’elle ne peut réfuter. Le malentendu avec la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest sur la durée de la transition peut être réglé.

Si la question politique est résolue, on peut apporter de l’aide au plan régional au Mali. Les gens ont déjà compris qu’il fallait associer les pays du golfe de Guinée et ceux du Sahel. A partir de la construction de cette réponse régionale, il faut une plus grande implication de l’Union africaine. L’Europe peut, et c’est ce que le Secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres a suggéré, apporter un soutien politique et matériel aux Etats africains afin qu’ils construisent une réponse africaine à la crise au Sahel. Il y a des Etats, comme l’Afrique du Sud et l’Egypte ou encore l’Angola, qui sont des puissances militaires en Afrique et qui peuvent aider les pays du Sahel.

Aujourd’hui, face au péril qui a gagné cette région et qui menace le golfe de Guinée, l’Union africaine est interpellée. C’est un devoir historique pour elle de prendre en charge cette question. C’est l’existence de nos pays qui est menacée et il faut que l’Union africaine, qui a conduit les mouvements de libération nationale et accompagné les indépendances ou encore la lutte contre l’apartheid, revienne à ce schéma-là pour résoudre la crise sahélienne.

Par Falila Gbadamassi