6 juillet 2022
Thomas Sankara l'ancien dirigeant Burkinabais

Procès Sankara: rendez-vous manqué

Des peines exemplaires, assurément ! Mais le procès lui-même est loin de l’avoir été. Du moins, pour ceux qui en attendaient un éclairage courageux sur l’histoire de l’ex-Haute-Volta, la justice pour toutes les victimes, pas pour les seules victimes célèbres, gage d’une réconciliation sincère entre Burkinabè. 

En dépit des très lourdes peines prononcées, ce 6 avril, au procès sur l’assassinat de Thomas Sankara, il demeure de nombreuses zones d’ombre, quant au rôle des principaux accusés dans la fin tragique, le 15 octobre 1987, de l’icône de la jeunesse africaine. Doit-on, pour autant, considérer ce procès comme un rendez-vous manqué du Burkina avec son histoire ?

Au-delà de la justice, pour les victimes, l’intérêt de ce type de procès réside, d’ordinaire, dans l’occasion qu’il offre, à une nation, de laver en famille l’intégralité de son linge sale, pour crever les abcès, vaincre la méfiance et les suspicions, et se mettre à rebâtir ensemble un avenir commun. Certes, les condamnations donneraient à penser que justice a été rendue. Mais, il se trouve, hélas ! que ce procès a un peu oublié de faire la lumière sur les mœurs politiques de l’époque, qui pourraient tout expliquer, y compris le sanglant feu d’artifice qui a coûté la vie à Thomas Sankara et à ses douze compagnons d’infortune. La vérité, essentielle, pour réconcilier un peuple qui a vécu de telles violences, aura terriblement manqué, dans ce procès, parce que certains ont déserté ou choisi de se taire.

Comment faire la lumière, lorsque, la plupart des accusés présents dans le box brillent, justement, par leur mutisme ou la dénégation ?

C’est une forme d’omerta qui les a desservis. Entre deux cures de mutisme, le général Diendiéré ne se privait pas de signifier à ses accusateurs qu’ils ne comprenaient rien à ce dont ils parlaient. Il aurait pu, de manière plus explicite, rappeler que dans un environnement de western, où tous avaient la main sur la gâchette, Thomas Sankara, toute une icône panafricaine qu’il était, n’en était pas moins un des leurs, avec une claire conscience des règles du jeu.

Blaise Compaoré, aurait pu, lui aussi, se présenter à la barre, en s’inscrivant résolument dans le registre de la vérité intégrale, en précisant le contexte, et même en plaidant la légitime défense. Car, si lui et ses compagnons avaient perdu ce jour-là, rien ne leur aurait été épargné. On se souvient, d’ailleurs, que dans son premier discours à la nation, il avait implicitement assumé cette mort violente de Sankara, qui n’aurait pas été prévue, et même pas voulue, disait-il. Avec une certaine dignité, il avait alors admis que son « ami » avait su incarner les espérances de leur peuple.

Au fil du temps, le si humble président Compaoré avait pris une telle assurance ! Il était devenu si puissant, en Afrique de l’Ouest, qu’il en était arrivé à ne plus éprouver le besoin de s’excuser pour la façon dont il était parvenu au pouvoir.

Dans son camp, certains commençaient alors à rappeler, mezzo voce, que c’est Sankara en personne qui avait introduit la violence et les tueries dans la vie politique, au Burkina, suppliciant qui il voulait, y compris dans cette même enceinte du Conseil de l’Entente où il périra.

Il est bien facile, à ce prix, de casser l’image d’une idole continentale

Son éloquence, ses idées généreuses et son charisme ont propulsé Sankara à tout jamais au panthéon des héros de la jeunesse africaine. Tout peut donc lui être pardonné. Mais, il n’est pas aisé de se retrouver face aux souffrances de familles qui pleurent, elles aussi, les leurs, tués d’une manière violente dont ils imputent la responsabilité à Thomas Sankara.

C’est en cela que ce procès aurait pu être très utile, sur certains pans de la révolution sankariste. La réconciliation d’un peuple ne peut faire l’économie de la vérité sur ce type de violence. Tout comme l’image de Sankara dépend, elle aussi, de toute la vérité. Les peuples africains ne demandent pas des héros en tous points irréprochables. Pour être adulé et mériter l’indulgence des peuples, il suffit d’être simplement juste, droit et sincère. Après tout, Sankara lui-même, de son vivant, s’est bien excusé, pour certaines de ces violences.

Par Jean-Baptiste Placca éditorialiste rfi