29 septembre 2022
Jean-Baptiste Placca, éditorialiste à RFI

Petit recul de la présidence à vie…

Un nouveau président au Kenya, à la suite d’un autre qui s’en va, au terme de ses deux mandats constitutionnels, et d’un processus électoral qui n’est, certes, pas irréprochable en tous points, mais conforte les espoirs que beaucoup placent dans une des démocraties les moins discréditée du continent.

RFI : Devant une foule immense, William Ruto a prêté serment, mardi 13 septembre, dans un stade de Nairobi, en présence d’une vingtaine de chefs d’Etat africains. « Le petit villageois d’origine modeste », comme il aime à se définir, est donc président. À propos de cette victoire, validée, à l’unanimité, par les juges de la Cour suprême, peut-on parler de revanche sur l’establishment ?

Il s’agit, surtout, d’une victoire des institutions électorales et judiciaires du Kenya, dont la fiabilité a été éprouvée et confortée, tout au long de ce processus. Au fur et à mesure du dépouillement, les résultats ont été affichés sur les écrans de télévision, qui donnaient Ruto avec une avance qui s’est resserrée au fil des jours, sans que jamais le perdant ne le devance. La victoire de William Ruto a d’ailleurs été jugée vraisemblable par la société civile, qui a fait un travail que d’aucuns ont jugé sérieux et rigoureux.

Les Kényans ont même pu suivre, en direct à la télévision, les plaidoiries et autres argumentations des conseils des candidats qui contestaient les résultats devant la Cour suprême. Sans être parfaite, cette transparence démocratique est de celles dont on rêverait pour toute l’Afrique. À commencer par le respect de la Constitution par Uhuru Kenyatta, qui s’est éclipsé, au terme de son second mandat.

Faut-il donc le féliciter pour avoir suivi ce que prescrivait la Constitution ?

Non, évidemment ! Mais si l’on continue de se féliciter d’une telle attitude, c’est parce que d’autres s’évertuent à modifier la Constitution, pour toujours plus de mandats, jusqu’à ce que coup d’Etat s’en suive. L’on est peiné devant la frénésie de certains à vouloir mourir au pouvoir. Et la plupart, souvent, n’ont rien apporté à leur peuple durant leurs deux mandats. Ils tentent de faire croire que leur seul objectif est de moderniser les institutions, alors que leur dessein est souvent, de confisquer le pouvoir ad vitam aeternam.

Certains dirigeants africains ont même osé, par le passé, citer l’exemple d’Angela Merkel, pour dire qu’il est de grands pays démocratiques sans limitation de mandats. Mais Madame Merkel a travaillé pour le peuple allemand comme peu de dirigeants occidentaux l’ont fait pour leur peuple. Et l’on aimerait tant voir une Merkel au service de quelques-uns des peuples africains confrontés aux présidences à vie ! En plus, si la chancelière avait trouvé en Allemagne une Constitution limitant les mandats, jamais elle ne l’aurait modifiée, pour s’incruster. C’est une question de loyauté.

La limitation est récente dans bien des pays…

Ceux qui ont un peu de culture vous diront qu’aux Etats-Unis, la limitation ferme du nombre de mandats remonte à 1945, après la mort du président Franklin Delano Roosevelt, qui entamait son quatrième mandat. Cette limitation était pourtant déjà une règle non écrite, une tradition bien intégrée, depuis que George Washington, le premier, déclina, en 1796, un troisième mandat.

À son élection, en 1932, Roosevelt devait faire face à la Grande Dépression, redresser l’économie, rompre avec l’isolationnisme et engager son pays dans la Guerre. Autant d’urgences qui s’accommodaient mal de changements de président. D’où ses trois mandats. C’est lorsqu’il décède, en 1945, que les Américains décident de graver dans le marbre cette limitation.

La présidence à vie est une tentation bien humaine, et il faut beaucoup de hauteur, pour ne pas s’accrocher, a fortiori, s’en aller. La limitation des mandats a été introduite en France, en 2008. Le monde évolue, dans un certain sens. L’Afrique doit-elle, en sens inverse, régresser ? Même du temps de la non-limitation, des Africains d’envergure savaient quitter le pouvoir : Léopold Sédar Senghor, Ahmadou Ahidjo, Julius Nyerere, Nelson Mandela…

Jean-Baptiste Placca, éditorialiste à RFI