6 juillet 2022
Rencontre au sommet à Sotchi entre les présidents russe Vladimir Poutine et sénégalais Macky Sall

Macky Sall «les pays africains sont “des victimes” du conflit en Ukraine»

ENTRETIEN. Alors que le président sénégalais Macky Sall, à la tête de l’UA, est en Russie, comment l’Afrique fait-elle entendre sa voix ? L’analyse du politologue Serigne Bamba Gaye.

La guerre en Ukraine peut-elle redéfinir les relations entre l’Occident et le reste du monde, notamment le continent africain ? Alors que, dès les premiers jours de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’Union européenne a condamné fermement la décision du président Poutine et pris des sanctions économiques les plus fortes, les pays africains sont apparus plus divisés. Quatre mois plus tard, bien que loin de ce théâtre de conflit, l’Afrique est sur la sellette, car plus la guerre s’enlise, plus les dommages économiques auront des conséquences durables dans plusieurs pays. Le risque que des conflits éclatent est réel et la cause pourrait être la famine comme en 2008 lors des émeutes de la faim ou en 2011 en prélude au Printemps arabe. Le président sénégalais Macky Sall, qui est actuellement à la tête de l’Union africaine, a la lourde tâche de faire entendre la voix de l’Afrique sur ce dossier. À Sotchi d’abord, ce vendredi 3 juin, où il rencontre le président Poutine, puis à Kiev, lors d’un second déplacement qui aura lieu dans les semaines à venir. Au-delà de ces deux rendez-vous majeurs, les enjeux sont multiples et cruciaux pour l’avenir du continent africain. Comment l’Afrique va-t-elle faire entendre sa voix sur les sujets du respect de la souveraineté si elle ne prend pas une position ferme et unanime contre l’invasion russe en Ukraine ? Aura-t-elle encore voix au chapitre quand il s’agira de peser dans la construction d’un système international plus juste ? La neutralité de certains États ou le non-alignement d’autres peuvent-ils mener à encore plus de marginalisation dans les affaires internationales ? Des questions auxquelles le politologue Serigne Bamba Gaye a accepté de répondre, avec le recul de plusieurs dizaines d’années d’expérience dans des postes à responsabilités, tant au Sénégal qu’au Canada, ou encore en République démocratique du Congo. Ce spécialiste des relations internationales, doctorant de l’université de Laval et passé par les Nations unies, explique combien la posture de l’Afrique est bien délicate dans le contexte actuel.

Le Point Afrique : Le chef de l’État sénégalais Macky Sall, président en exercice de l’Union africaine, est en Russie pour s’entretenir avec son homologue russe Vladimir Poutine. Que nous dit une telle démarche du Sénégal sur les enjeux qui préoccupent l’Afrique ?

Serigne Bamba Gaye : Rappelons d’abord que le Sénégal par la voix du président Macky Sall a condamné fermement l’invasion de l’Ukraine par la Russie et a réitéré son attachement aux principes du droit international. Mais encore faut-il le souligner, le Sénégal est l’un des rares pays africains qui s’est fixé une politique étrangère dès les années 1960. Cela a son importance, car il ne s’agit pas uniquement du non-alignement, mais d’expliquer sur le plan historique pourquoi le pays veut promouvoir, aujourd’hui, une sortie de crise par le dialogue.

L’histoire contemporaine l’a démontré, toutes les guerres se terminent par des négociations. Il n’est donc pas question pour l’Afrique d’afficher une condamnation trop forte, cela pourrait avoir de lourdes conséquences.

Pour l’Afrique, la référence, c’est la guerre froide. De nombreux pays comme l’Afrique du Sud et d’autres dans la région ont bénéficié de l’appui de l’Union soviétique dans la lutte de libération contre les puissances impériales, donc occidentales, qu’ils combattaient à l’époque.

Aujourd’hui, les pays africains doivent éviter de commettre les erreurs qu’ils avaient commises pendant la guerre froide, c’est-à-dire prendre position pour l’un ou l’autre. Car l’Afrique doit parler avec tout le monde et en même temps. Il ne s’agit pas de tomber dans les bras de la Russie. Ce serait une erreur grave. Il appartient aux Africains de développer leur propre agenda pour défendre leurs intérêts.

Qu’est-ce qu’une alliance avec la Russie apporterait aux Africains dans un monde multipolaire où l’état de droit international serait ignoré et où la force ferait loi ?

Ce monde multipolaire qui émerge est – selon moi – une chance pour l’Afrique. Je m’explique. La déception est certes grande vis-à-vis de l’Occident, mais nous ne pouvons pas rompre la relation. Je ne vois aucun pays africain rompre définitivement ses relations avec les pays occidentaux. À mon sens, il faut renouveler les termes de nos partenariats. Avec l’Union européenne, par exemple, il faudrait un nouveau départ, ne serait-ce que pour mieux préparer les grands enjeux du futur qui concernent le commerce, les armes, la question migratoire, les transferts de technologies ou encore l’environnement. Il en est de même également pour tous les nouveaux partenaires qui frappent à la porte de l’Afrique. Parce que ces sujets nous concernent tous. Et comme l’a formulé le président Senghor, nous sommes dans un « un rendez-vous du donner et du recevoir ».

les présidents sud africain Cyril Ramaphosa et russe Vladimir Poutine au G20 d’Osaka, au Japon, en 2019.

Est-ce que rester neutre ou ne pas montrer de soutien ferme aux Occidentaux ne va pas finalement conduire à la marginalisation de l’Afrique dans les affaires internationales, surtout dans ce contexte où les dernières crises, pandémie de Covid-19 et guerre en Ukraine, ont démontré un deux poids, deux mesures lorsqu’il s’est agi de l’Afrique ?

L’Afrique subit déjà les pires conséquences de la guerre, elle veut donc l’arrêt des combats, et c’est tout l’objet de la visite du président Macky Sall et de Moussa Faki Mahamat, qui dirige la commission de l’Union africaine, de voir comment résoudre le conflit en faisant appel aux lois internationales.

Le risque est grand pour le continent africain s’il se rangeait derrière un camp. Cela ne ferait qu’accentuer la conflictualité et faire de nous des cobelligérants. Or, l’Afrique ne dispose pas des mêmes moyens que les pays occidentaux pour se défendre sur le plan économique et sécuritaire, ou en termes d’alternatives.

Comment expliquez-vous le fait que les pays occidentaux, dont la France, aient été aussi surpris par la position du Sénégal lors des différents votes à l’ONU ? Les Américains n’ont pas porté le même regard…

Cela est à mettre sur le compte de l’approche qu’ont ces deux pays dans leurs relations internationales. L’approche américaine ou même celle du Canada sont plus pragmatiques, tandis que l’approche française est plutôt fondée sur des postulats. Un pays comme le Sénégal, qui traditionnellement est jugé proche du camp occidental, estime qu’au-delà de la condamnation de principe, il faut privilégier le dialogue pour résoudre les conflits, et cela, en France, on ne parvient pas à le comprendre, et c’est dommage.

Les Américains essayent par tous les moyens de saisir les nuances de la position sénégalaise et plus globalement celle des États africains. Aux États-Unis et au Canada, la politique étrangère n’est pas seulement l’affaire du gouvernement ou du ministère des Affaires étrangères. Les intellectuels, les penseurs, les analystes jouent un rôle très important. Dans la vision française, les dirigeants pensent qu’il y a des acquis et donc des positions qui sont évidentes.

Est-ce que les dirigeants africains ne sont pas responsables de cette incompréhension puisqu’ils ne parlent pas tous d’une même voix sur la guerre et d’autres dossiers ?

Cela est certainement à prendre en compte. Mais sur un plan plus global, les lignes bougent partout en Afrique. Les États africains veulent avoir une autonomie stratégique, avoir une lecture des relations internationales qui leur est propre et acceptée par les autres parties.

Actuellement, tout ce processus est accéléré. D’une part, avec les élites africaines qui s’expriment publiquement sur ces questions et, surtout, les opinions publiques africaines. En fin de compte, les dirigeants sont en quelque sorte obligés de tenir compte de ces dynamismes en cours. Car ils savent que ces positions peuvent permettre à l’Afrique d’exister pleinement dans les relations internationales.

Vous dites même que la position du Sénégal et des États africains sur la guerre en Ukraine et la nécessité de maintenir le dialogue n’est pas si éloignée de la position française…

Il y a quand même une exception française qui est perceptible en Europe. Le président Macron n’a jamais fermé la porte au président Poutine. À preuve, son dernier discours pendant la campagne électorale où il parlait de la nécessité de construire une communauté européenne.

Tout cela rejoint les grandes lignes de ce qu’a été la position de la France vis-à-vis de l’URSS et de la Russie depuis le général de Gaulle, en passant par François Mitterrand. N’oubliez pas ce que de Gaulle disait sur la nécessité de construire l’Europe de l’Atlantique à l’Oural. François Mitterrand, tout en travaillant dans le sens de la construction d’une grande maison européenne, s’est attelé durant son second mandat à ne pas créer une Europe où l’Allemagne réunifiée aurait un poids très important. Et en cela, à l’époque, il rejoignait le président Gorbatchev, qui parlait de la nécessité de fonder une maison européenne commune.

Le président Macron hérite de cette tradition, en disant que, malgré tout, en dépit de la gravité de la situation, il faudrait parler à Vladimir Poutine, à la Russie. Je pense que l’Histoire lui donnera raison. Je ne crois pas que les sanctions à outrance vont véritablement avoir les résultats escomptés.

Tôt ou tard, l’Europe devra travailler avec la Russie, voire l’intégrer. Je crois, en tant qu’analyste, que l’Europe a commis plusieurs erreurs au lendemain de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Puis au lendemain de la chute du mur de Berlin, où les États européens n’ont pas pensé à avoir une politique européenne de défense. Ils se sont toujours arrimés à l’Otan. Or, qu’on le veuille ou non, l’Otan, ce sont les États-Unis. Ce sont les États-Unis qui déterminent en réalité les règles d’engagement. Une autre erreur a été de n’avoir pas intégré la Russie dans un grand projet européen.

Aujourd’hui, l’avenir de leur stabilité passe nécessairement par une politique d’intégration de la Russie dans le jeu européen, l’Europe a intérêt à tenir compte de cela. Parce que si l’Europe ne le fait pas, la Russie va davantage se rapprocher de la Chine, or, ce bloc Chine-Russie avec d’autres pays émergents peut bloquer les ambitions de l’Europe au niveau mondial.

L’Afrique a-t-elle vraiment voix au chapitre ?

L’Afrique ne pèse pas encore dans les relations internationales, il y a des balbutiements, une quête d’autonomie. Mais bien que n’étant pas un acteur central, l’Afrique doit quand même faire entendre sa voix. L’avenir de l’Afrique ne peut se concevoir que dans un monde pacifié. Un monde où il y a des tensions comme celui que nous connaissons aujourd’hui ne permet pas à l’Afrique d’avoir la plénitude de ses ambitions en termes de partenariat, en termes de lutte contre les vulnérabilités auxquelles le continent fait face, mais également en termes de redistribution de la puissance.

Il y a quand même l’impression que les partenaires occidentaux européens et américains voient la guerre actuelle comme un moyen de maintenir ou de ramener l’Afrique dans leur giron. Dans ce contexte, les Africains peuvent-ils réussir à construire leur modèle sans dépendre des autres ?

C’est en cela que l’Afrique compte. Le fait que le Sénégal et certains États africains se soient abstenus lors de différents votes à l’ONU, cela a véritablement titillé certains pays, cela montre que, dans le jeu diplomatique en cours, chacun a besoin d’avoir le maximum d’alliés et les voies africaines peuvent compter. Mais je pense que ce qui est important, c’est que l’Afrique change, et cela l’Europe ne le perçoit pas.

Il y a une nouvelle élite, une nouvelle opinion publique qui se forme. Il y a également une nouvelle classe moyenne formée dans les meilleures universités du monde, qui connaît les enjeux des relations internationales et s’exprime de manière scientifique, sans parti pris et également sans démagogie, pour comprendre ce qui se passe en Afrique, permettant à ceux qui veulent collaborer avec les Africains de comprendre les véritables enjeux. Et ces prises de position vont continuer parce que les États africains, nos gouvernants aujourd’hui, ne peuvent plus gouverner comme avant. Je prends le cas de la Cedeao qui a pris des décisions pour sanctionner et isoler le Mali. Mais cela a été condamné au niveau de l’opinion africaine, et aussi par des intellectuels et des universitaires. Des voix se sont élevées pour dire que les sanctions ne pourront jamais régler les problèmes. Au contraire, ces sanctions ont radicalisé tous les extrémistes au Mali, au Burkina Faso, et chez les voisins. Et ces voix disent des choses tout à fait sensées, comme le fait de dire qu’il faut trouver des voies de dialogue permettant de parvenir à un consensus sur des points clés qui peuvent véritablement permettre de relancer le processus démocratique en Afrique. Et cela, nos dirigeants sont en train de le comprendre. Et cette posture est nouvelle.

Certaines transformations sont lentes, mais on ne peut plus ignorer l’émergence de ces nouveaux acteurs dont les voix portent et qui comprennent les enjeux des relations internationales. Ce qui peut sembler nouveau, c’est le fait que ces acteurs peuvent développer des points de vue tout à fait particuliers. Sur le continent, on estime de plus en plus que l’Afrique doit parler à tout le monde, qu’il faut véritablement mettre en exergue ce qui apparaît comme étant les intérêts de l’Afrique, avoir de nouveaux partenaires et aider nos partenaires traditionnels à mieux s’adapter à ces changements.

C’est toute une dynamique qui est en cours. Et les gens qui ne vivent pas en Afrique ne comprennent pas ce qui se passe sur le terrain, or, cela leur permettrait de sortir un peu des clichés.

Le plus important est de maintenir un dialogue entre l’Europe et l’Afrique, mais les Européens doivent s’efforcer de comprendre qu’il y a un changement en cours et qu’il y a de nouveaux acteurs qui sont porteurs d’une autre vision. Cette vision n’est pas anti-occidentale, elle n’est pas prorusse ni prochinoise, elle est tout simplement africaine.

L’autre bataille qui se joue est celle de la libération des stocks de céréales et de fertilisants dont le blocage affecte particulièrement les pays africains. À quel point la situation est-elle urgente ?

L’Afrique, bien qu’éloignée de ce nouveau théâtre de guerre, en subit de plein fouet les répercussions. Les prix des denrées alimentaires ne cessent de grimper, la spirale inflationniste touche désormais tous les secteurs vitaux, comme l’approvisionnement en carburant, les denrées alimentaires, les engrais, etc. Ces faits s’inscrivent dans un contexte où le continent africain est encore aux prises avec les conséquences de la pandémie de Covid-19. De nombreux pays ont connu en 2020 leur première récession économique depuis vingt-cinq ans, et le risque est grand qu’une majorité d’entre eux connaissent à nouveau une situation proche de la récession si la guerre se poursuit. C’est une situation qu’il faudrait absolument éviter.

Les premières victimes de ce blocus sont les pays du continent africain

Le continent africain a donc toutes les raisons d’essayer de trouver les voies et moyens de sortir de ce conflit. Autrement, nos dirigeants qui n’ont aucune prise sur les choses – soyons clairs – pourraient en payer directement les conséquences sur le plan politique et social.

Ce que craint également l’Occident, c’est que les Africains considèrent finalement que ce sont les sanctions qui ont conduit à une telle situation et tombent dans les bras de la Russie, voire dans ceux d’autres partenaires. Dans ce contexte, comment l’Afrique peut-elle envisager plus sereinement l’avenir avec ses autres partenaires ?

Je pense que c’est un besoin réel pour les Africains de diversifier leurs partenaires. Ne pas le comprendre, c’est ne pas comprendre l’évolution de ce continent ces dernières années. Les États africains ont bel et bien évolué depuis trente ans. La plupart des pays africains ont longtemps été dans le face-à-face avec leur ancien colonisateur, notamment avec la France pour les pays francophones pour des raisons historiques. La France était le premier partenaire. La France était présente sur le plan sécuritaire, sur le plan économique, sur le plan monétaire, sur le plan culturel. Mais le monde a changé. Nous sommes dans un monde qui est marqué par la mondialisation. Or, la mondialisation, au-delà de ses aspects négatifs, a des aspects positifs, et le premier aspect positif pour les pays africains, c’est qu’il y a de nouveaux partenaires. Pour mieux l’intégrer, nos partenaires traditionnels doivent aussi comprendre qu’ils ne peuvent pas satisfaire à l’ensemble des besoins de l’Afrique.

Le deuxième élément, c’est que, pour des questions spécifiques, certains pays estiment que, bien qu’ayant des liens avec d’anciennes puissances coloniales, y compris la France, rien ne leur interdit d’avoir recours à de nouveaux partenaires. C’est le choix que font ces dernières années de nombreux pays, comme dernièrement le Mali, le Cameroun, etc. C’est cela qui pose problème pour certains pays occidentaux comme la France. Je crois que la France gagnerait à comprendre que le contexte a changé, que le Cameroun ou d’autres pays peuvent avoir des relations avec la Chine, avec la Russie, mais que cela peut ne pas entraîner de divorce ni une rupture. Le temps des exclusivités est bel et bien terminé.

D’après moi, la France a commis des erreurs. Pour les corriger, le pays doit pouvoir se poser les bonnes questions et sortir de cette logique de confrontation. Parce que la France est dans une posture excessivement difficile à l’heure actuelle, et pas seulement au Mali ou en Centrafrique. Sa présence sécuritaire est contestée. Sa prééminence économique est également remise en question.

Le président Macron tente de sortir de cette logique, mais il n’a pas encore réussi à trouver la bonne voie. Le monde change, les relations internationales changent. Aujourd’hui, tout le monde frappe à la porte de l’Afrique. La présence de la Chine est exceptionnelle. Mais quand on voyage en Afrique, de Casablanca au Cap, de Dakar à Mombasa, cette présence est certes visible, mais elle n’est pas la seule, les Émirats arabes unis sont là, le Qatar, la Turquie, Singapour, le Japon, le Brésil, autant de pays qui investissent le continent africain.

La France doit arrêter de faire une fixation sur certains sujets et pouvoir dialoguer avec tout le monde pour renouveler sa vision de l’Afrique. Avec les Américains, tout n’est pas parfait, mais ils acceptent d’être critiqués, ils acceptent de nouveaux courants de pensée, ils sont dans le soft power. Je n’observe pas ce niveau d’écoute et de prise en compte des revendications en ce qui concerne la politique africaine de la France, mais peut-être qu’avec son second mandat le président Macron va tenter de corriger cela.

Propos recueillis par Viviane Forson lepoint