14 avril 2024

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Après les critiques de Mamadi Doumbouya

Après les critiques de Mamadi Doumbouya, quel modèle de démocratie pour l’Afrique ?

Le colonel Mamadi Doumbouya, chef de la junte militaire guinéenne, a déclaré que le modèle occidental de démocratie ne fonctionne pas en Afrique et a défendu le recours au coup d’Etat en Afrique en raison d’un contexte particulier.

Il a déclaré à l’Assemblée générale des Nations Unies à New York que le continent souffre « d’un modèle de gouvernance qui nous a été imposé » et a « du mal à s’adapter à notre réalité ».

« Il est temps d’arrêter de nous faire la leçon et d’arrêter de nous traiter comme des enfants », a-t-il ajouté.

Le colonel Doumbouya a pris le pouvoir lors d’un coup d’État en 2021 qui a renversé le président Alpha Conté.

Il a défendu cette action devant l’Assemblée générale des Nations Unies, affirmant qu’elle visait à “sauver notre pays du chaos total”.

Faut-il réinventer la démocratie en Afrique ?

En 2007, l’Assemblée générale des Nations Unies a proclamé le 15 septembre “Journée internationale de la démocratie”, dans le cadre d’une résolution visant à encourager les gouvernements à renforcer et consolider la démocratie.

Depuis lors, cette Journée est célébrée chaque année dans le monde entier. Ce mode de gouvernance semble pourtant mise en mal sur le continent avec une multiplicité de coups d’Etats.

Le dernier en date est intervenu au Gabon, où le président Ali Bongo Ondimba a été renversé par un groupe d’officiers supérieurs de l’armée dans la nuit du 29 au 30 août 2023.

Recul démocratique

Le putsch est intervenu quelques heures après la proclamation des résultats de la présidentielle par le Centre gabonais des élections, donnant Ali Bongo Ondimba vainqueur avec 64,27 % des suffrages, contre Albert Ondo Ossa (30,77 %), candidat désigné par une large partie de l’opposition.

L’armée a déclaré que l’élection “ne remplissait pas les conditions d’un scrutin transparent, crédible et inclusif tant espéré par le peuple gabonais”.

Le respect des droits de l’homme et le principe de la tenue d’élections transparentes et périodiques au suffrage universel, sont des valeurs qui constituent des éléments essentiels de la démocratie.

Pourtant dans de nombreux pays, les élections sont devenues des sources de déstabilisation, de frustrations et de tensions. Les nombreuses irrégularités constituent une entrave pour les avancées démocratiques, selon Hilaire Kamga, juriste, spécialiste des questions électorales.

« À partir de l’instant où le système électoral n’est pas crédible, il va de soi qu’il y a une contestation des élus issus des élections. Et de ce point de vue, il ne peut y avoir que des élections conflictuelles comme c’est le cas de plus en plus en Afrique », explique M. Kamga.

Crise de confiance

La méfiance à l’égard des processus électoraux et l’absence de confiance des citoyens et des acteurs politiques dans leur système de gouvernance, ne contribuent guère à assurer des scrutins pacifiques et crédibles.

La crise de confiance s’explique par le non-respect des règles formelles de la démocratie électorale et les manipulations fréquentes du processus électoral par les pouvoirs en place.

« La crise de confiance est justement existante parce que les règles de l’évolution de pouvoir ne sont généralement pas consensuelles dans la plupart des pays africains, et donc à partir de l’instant où il y a une démarche qui vise simplement à conforter ou alors à consacrer des gens qui sont en place puisque dans la plupart des cas, ce sont ceux qui sont au pouvoir qui organisent des élections et donc ils organisent pour se maintenir au pouvoir et donc de ce point de vue, ils font …que le mécanisme ne peut y avoir de contestation par la suite », observe Hilaire Kamga.

Le respect des droits de l’homme et le principe de la tenue d’élections transparentes et périodiques au suffrage universel sont des valeurs qui constituent des éléments essentiels de la démocratie.

Avec le putsch du 30 août au Gabon, l’Afrique a connu son huitième coup d’État en trois ans. La plupart d’entre eux ont eu lieu dans les pays francophones.

Pour légitimer leurs prises de pouvoir, les putschistes évoquent souvent des raisons sécuritaires, les défaillances dans la gouvernance ou le manque de démocratie.

GUINEE

En Guinée, les raisons démocratiques sont ainsi évoquées pour justifier le renversement du président démocratiquement élu. Le 5 septembre 2021, le président Alpha Condé a été renversé par des militaires conduits par le Colonel Mamady Doumbouya qui est alors à la tête des forces spéciales, une unité d’élite de l’armée, et devient président.

Dans son discours à la télévision nationale, le Colonel Mamady Doumbouya dénonce les tares du pouvoir caractérisé par une gabegie financière, la politisation à outrance de l’administration publique, la pauvreté et la corruption endémique.

BURKINA FASO

Au Burkina Faso, le 24 janvier 2022, le président Roch Marc Christian Kaboré est poussé à la démission par des militaires, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba est investi président en février.

Mais le 30 septembre, Damiba est à son tour renversé par des militaires, le capitaine Ibrahim Traoré est investi président de transition, il doit diriger le pays jusqu’à l’élection présidentielle prévue en juillet 2024.

“La raison avancée par le MPSR ( le Mouvement Patriotique pour la Sauvegarde et la Restauration), pour son coup de force en janvier était l’incapacité du président élu Roch Marc Christian Kaboré à faire face à l’insécurité endémique.

NIGER

Au Niger, le 26 juillet 2023, des militaires ont annoncé avoir renversé le président Mohamed Bazoum.

Le général Abdourahamane Tiani le chef de la garde républicaine devenu nouvel homme fort du pays a justifié le coup d’État par ” la dégradation de la situation sécuritaire ” dans un Niger miné par la violence de groupes jihadistes.

Le modèle démocratique pensé à l’occidental est-il toujours efficace en Afrique ?

Pour le spécialiste des politiques publiques, le béninois Joël Atayi Guedegbe, ce serait une erreur d’interpréter la résurgence de coups d’État comme une preuve de la mort de la démocratie en Afrique.

« Non, la démocratie n’a échoué aucunement. Disons que c’est plus ou moins la vie normale des pays de la construction des institutions, là où les coups d’État ont eu lieu est ce qu’on pouvait aussi dire qu’on était déjà en démocratie », fait remarquer l’analyste.

Le concept de démocratie participative continue de faire son chemin en Afrique et dans le monde, mais selon les experts, la promesse de la démocratie a besoin d’être relancée et adaptée au contexte et à l’environnement socio-politique actuel.

« Il est effectivement temps que l’Afrique fasse son aggiornamento. Si aujourd’hui les modèles que nous avons de démocratie, de type démocratie participative, représentative, si ces modèles sont ceux qu’on nous a imposés au sortir des indépendances et sont ces modèles-là qui sont enseignés dans la plupart des écoles, des universités et les sciences politiques, à partir de cet instant-là, il y a quelque part un éloignement de la conception endogène de la dévolution de pouvoir par rapport aux fondamentaux de l’Afrique comme tel que le décrivait Cheikh Anta Diop, et de ce point de vue, si un modèle importé a fait son temps sur soixante ans, il est peut-être temps que les Africains repensent la dévolution de pouvoir en puisant dans les modèles endogènes de gestion, de l’évolution de pouvoir dans ce qu’il y avait avant la colonisation », préconise Hilaire Kamga.

« Et donc si de tels modèles, si de tels éléments d’endogénéisation étaient envisagés, il va de soi que, tout en prenant ce qui est intéressant dans la démocratie de type occidental, on pourrait peut-être affiner avec les fondamentaux de dévolution et de légitimation de pouvoir africain qui pourtant existent parce qu’il y a beaucoup de courants de pensée qui ont travaillé là-dessus. Mais même pour ce qui est de la politique occidentale, un leader comme le guide Mouammar Kadhafi avait théorisé dans sa troisième théorie, la démocratie de type africaine, oui, c’est une démocratie populaire. Et pour ceux qui ont été en Libye, ils savent quand même que dans la Jamahiriya, il y avait un système de représentation qui émanait de la base vers le sommet de manière fondamentale. Donc, en Afrique, il y a quand même des fondamentaux, des matériaux intellectuels suffisants pour repenser la démocratie, sinon endogénéiser la démocratie qu’on a aujourd’hui pour qu’il y ait moins de conflits post électoraux », note le juriste et spécialiste des questions électorales.

Plus de soixante ans après les indépendances, l’Afrique est à la croisée des chemins. Le modèle occidental d’organisation politique en vigueur est de plus en plus contesté et ses limites mises à nu.

Le continent se retrouve dans une situation qui lui impose de choisir entre un nouveau système politique et de gouvernance qui lui est propre mais qui pourrait se révéler incertain ou un modèle importé, inadapté et obsolète.

La question est donc posée : ne vaut-il pas inventer un modèle démocratique africain ?

Selon Joël Atayi Guedegbe, « on devrait se méfier absolument d’un modèle unique, d’une camisole de force ».

« Il faudrait également se méfier des ambiguïtés du langage. Vous voyez le discours de La Baule du président François Mitterrand, qui était une forme d’injonction aux pays francophones africains, pour ne pas dire à l’ensemble des pays africains partenaires de la France, mais moins d’un an après, au Palais de Chaillot, on a vu le président Mitterrand, de manière sibylline, inviter chaque pays africain à adapter le rythme. Mais comment l’a-t-on compris? Comment l’a-t-on interprété en Afrique ? Et chacun a vu comment ça a été domestiqué pour en faire finalement une farce inacceptable au fil du temps et pour les populations qui se mettent désormais à acclamer le premier putschiste venu, sans s’interroger d’ailleurs sur ce dont il est porteur », rappelle M. Atayi Guedegbe.

Ousmane Badiane et Alpha Amadou Diari Diallo ,BBC Afrique

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de la rédaction.