6 juillet 2022
Alexandre Medvedowsky

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ANALYSE « Nous devons être un peu plus à l’écoute des Africains »

Le monde est incontestablement à un tournant. Toutes les certitudes géopolitiques et géoéconomiques de ces dernières années sont en train de voler en éclats. Un nouveau monde est en train de naître autour de multiples questions de souveraineté et de volonté de renaissance de nombre de populations. Dans ce contexte, comment appréhender la relation entre la France et l’Europe avec l’Afrique ? Quel constat faut-il faire de la situation actuelle ? Comment trouver la bonne trajectoire pour construire ensemble si tant est que cela demeure un objectif partagé ? Grand connaisseur de l’Afrique, Alexandre Medvedowsky préside le cabinet ESL & Network ainsi que l’Observatoire de l’intelligence économique français. Sans langue de bois, il a livré au Point Afrique ses réponses.

Le Point Afrique : Si vous aviez un commentaire à faire aujourd’hui de la situation en Europe, de la situation internationale, que diriez-vous ?

Alexandre Medvedowsky : La situation est extrêmement dangereuse. On est à un moment de notre histoire où la stabilité du continent européen est lourdement remise en question. L’acte d’agression de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine, un pays non-membre de l’Union européenne et de l’Otan, fait peser des menaces extrêmement fortes sur la sécurité du continent européen et sur l’équilibre du monde. On est véritablement à un tournant du paysage géostratégique mondial, qui avait déjà évolué avec l’émergence d’une confrontation économique, politique et idéologique assez lourde entre les États-Unis et la Chine. On a pensé que le monde allait se structurer autour de cette confrontation, mais une autre configuration est en train de naître avec des risques de déséquilibres au cœur de l’Union européenne, avec toutes les répercussions et les risques de dérapage que cela peut entraîner.

Comment voyez-vous l’architecture des relations intraeuropéennes, mais aussi de celles avec les autres continents, notamment l’Afrique ?

Quand on est chez nous en Europe, on voit bien ce qu’il faut faire. Au-delà de la cohésion, de l’unité, de la défense commune, des politiques industrielles communes, il y a la défense de nos technologies en nous positionnant sur des technologies dont on a besoin et que l’on a perdues, également des politiques de relocalisation.

Avec les autres continents, on ne peut pas agir seul. Si nous avons une vision impérialiste – les Africains emploient souvent le terme « colonialiste » – de nos rapports avec eux, on reproduira ce que l’on nous reproche aujourd’hui et les situations de faiblesse dans lesquelles nous nous trouvons aujourd’hui.

Je suis assez frappé de voir combien l’Afrique nous reproche de ne pas avoir compris qu’elle avait changé. Le grand problème, c’est que, quand nous sommes présents, nous le sommes mal car de nouveau en train d’expliquer aux Africains ce qu’il faut qu’ils fassent plutôt que d’avoir une attitude comme entre partenaires. Il faut en effet avoir conscience d’une chose : les Africains n’attendent pas que des entreprises françaises s’installent chez eux pour leur expliquer comment ça fonctionne et comment ça marche.

Autre point important : la nécessité de prendre en considération le développement du contenu local. J’ai constaté qu’à chaque fois qu’on est intervenus aux côtés d’entreprises françaises aux quatre coins de la planète pour obtenir des marchés des discussions et des négociations sur la part locale ont été abordées. C’est le cas dans des pays européens, en Asie, en Amérique du Nord, en Amérique latine. C’est assez peu le cas en Afrique. On observe certes un frémissement en la matière dans des pays comme l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, mais un bon bout de chemin reste à faire. Globalement, il nous est souvent reproché de vouloir venir faire des affaires, mais de ne pas investir. Et, quand nous investissons, nous le faisons trop lentement, contrairement aux Chinois qui arrivent tout de suite, ouvrent leur chéquier et financent.

De fait, nous travaillons à aider nos clients à adopter la même démarche, même si, pour beaucoup, l’Afrique est considérée comme un continent à plus grand risque que d’autres continents. Pourtant, cela est faux. Il n’y a pas plus d’instabilité économique en Afrique qu’il y en a aux quatre coins de la planète. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de risques en Afrique, il y a plein de risques, mais ce sont des risques fiscaux. Cela me conduit à être véritablement frappé de voir combien les entreprises françaises qui travaillent depuis longtemps en Afrique considèrent qu’elles y gagnent très bien leur vie. Cela contribue à changer progressivement les états d’esprit. L’illustration en est qu’aujourd’hui vous avez de plus en plus de fonds d’investissement qui acceptent d’aller en Afrique, ce qui n’était pas envisageable il y a cinq ans. Ainsi, un fonds comme Wendel en France a accepté d’aller investir maintenant en Afrique, et Ardian, qui ne l’envisageait pas du tout il y a quelques années, y réfléchit.

Sur la question de l’architecture économique, il y a un sujet important : celui des agences de coopération telles que l’Agence française de développement (AFD). Par rapport aux agences américaines, à celles de la Chine, de la GIZ allemande, avec leurs moyens colossaux, l’AFD est handicapée par la bureaucratie. Cela ne l’empêche pas de progresser en faisant de son mieux, mais quand même…

Sur le plan politique et culturel, nous avons des défauts souvent rédhibitoires pour les Africains. Il faut rappeler que nous leur expliquons souvent qu’il ne faut pas qu’ils viennent chez nous, qu’ils n’y ont pas de place, qu’on ne va pas leur délivrer de visa, que leurs enfants n’ont qu’à aller faire leurs études ailleurs, etc. Le résultat, c’est la constitution d’un sentiment de rejet, un sentiment anti-français, dont le cas du Mali est une parfaite illustration.

À cela il faut ajouter une incohérence dans l’appréciation des situations politiques d’un pays à un autre autour notamment de leur nature autoritaire ou pas, du regard posé sur le troisième mandat. Cette hésitation permanente entre le pragmatisme « pour ne pas déstabiliser des zones géographiques » et la volonté de donner des leçons à partir du prisme de nos démocraties occidentales est véritablement problématique.

J’aimerais qu’on ait un président de la République qui aime l’Afrique, qui ait envie de rester un petit peu en Afrique et de la découvrir. Les vrais chefs d’État qui ont eu une bonne image en Afrique sont ceux qui ont su faire une tournée africaine de sept ou huit jours. C’est vrai que c’est compliqué dans le monde actuel pour un président de la République, mais cette présence physique et politique est importante. Pour constater combien la situation actuelle est délicate, les choses se passent comme s’il y avait de moins en moins de spécialistes de l’Afrique dans la sphère gouvernementale. C’est un vrai problème, car les Africains ressentent fortement cette distance que les politiques ont prise vis-à-vis de l’Afrique.

Ne sentez-vous pas monter le discours « l’Afrique, c’est cause perdue, au revoir le Mali, la Centrafrique, le Burkina Faso ; la France et ses entreprises sont perdantes en Afrique » ? Entre les droits de l’homme et ce principe de pragmatisme, que faire ?

On n’est pas bloqués entre les deux. Je pense qu’on doit faire des choix. Notre position et notre attitude ne doivent pas être les mêmes partout sur le continent africain car nous devons être un peu plus à l’écoute des Africains. Je pense que ce n’est pas la même chose d’être dans un pays où on est attendu à un moment donné pour dire des choses fortes et dans un pays où on dit des choses fortes alors que personne ne nous les a demandées, ce n’est pas tout à fait la même chose.

Cela nous amène à un pays comme le Mali, où l’on s’interroge sur l’opération Barkhane…

La question qui est posée est de savoir si l’intervention au Mali était une bonne intervention. Je pense que oui, et ce, d’autant qu’elle était attendue par les Maliens. Cela dit, si l’intervention de la force Barkhane s’était accompagnée d’une politique de développement économique, d’une politique de soutien, d’une politique d’investissement, d’éducation, peut-être que les Maliens aujourd’hui applaudiraient et auraient demandé à Barkhane de rester. Ainsi, quand je discute avec le général Castres, qui connaît très bien le problème pour avoir été en quelque sorte le patron de la force Barkhane, il me répond que le Mali ne pouvait pas être qu’une opération militaire.

Alors, que faire ?

De mon point de vue, il faut mettre en place une autre politique africaine, une politique africaine de la France qui n’existe pas aujourd’hui. Au regard de ces constats, je dis que, si le champ des choses à faire est important, il n’est pas impossible. Je pense qu’il faut passer par plusieurs canaux d’action pour reconsidérer et faire remonter l’estime de la France, des Français et des politiques françaises vis-à-vis de l’Afrique.

Le sommet Union européenne-Union africaine qui s’est fixé comme objectif d’organiser « une interdépendance équilibrée » induit-il que la politique africaine de la France s’insère dans un ensemble plus large ?

Je pense que oui, car cela donne plus de moyens de mener des politiques efficientes. L’addition des moyens des différentes agences de coopération des pays européens ne peut que s’ajouter à l’efficacité. Il faut ensuite que l’Europe prenne conscience que, si elle veut avoir de meilleurs succès en la matière, elle doit être plus active sur les terrains extérieurs, notamment en Afrique. C’est indispensable dans le cadre d’un dialogue nord-sud, dans le cadre de la verticale Afrique-Méditerranée-Europe qu’appelle de ses vœux notre ami Jean-Louis Guigou.

Pour revenir à la France, quels sont les chantiers qui la challengent actuellement et sur lesquels elle doit mieux s’investir ?

L’une des portes d’entrée à prendre en considération, c’est l’éducation. Elle a été pour la France un des atouts d’influence dans le monde. Malheureusement, depuis de nombreuses années, les crédits des lycées français, des écoles françaises sont en chute. Ces établissements ont de moins en moins de moyens pour fonctionner. Non seulement on n’en ouvre plus, mais on a plutôt tendance à en fermer quelques-uns. En lâchant petit bout par petit bout, on rogne une partie de la réputation de la France, de la formation des jeunes dans ces pays. Et je ne parle pas de l’enseignement supérieur, où on refuse des visas à des étudiants qui veulent faire leur troisième cycle en France. Résultat : la majeure partie d’entre eux va en Angleterre, au Canada, aux États-Unis, en Russie, en Chine, en Turquie, etc. Il y a un vrai raté sur des gestes d’ouverture avec des dégâts importants. La dernière illustration en a été ce qui s’est passé avec les pays d’Afrique du Nord à propos des restrictions de visas. L’effet de rejet a été immédiat avec toutes les conséquences dommageables que cela entraîne.

Autre terrain sur lequel nous devons travailler car nous y avons perdu du terrain : celui de la francophonie. Celle-ci a été malheureusement abandonnée depuis la dernière période couvrant au moins deux ou trois mandats présidentiels. On ne parle plus de la francophonie ! Les sommets francophones sont des sommets de rencontre des chefs d’État. J’en sais quelque chose puisque c’est mon cabinet qui a organisé les deux derniers, à Madagascar et en Arménie. Donner un contenu économique à ces sommets serait un « plus » apprécié des chefs d’entreprise et des patronats des différents pays francophones.

J’ajoute un autre front à prendre en considération : celui du charity, c’est-à-dire de l’aide. Ces dernières années, des pays comme le Qatar, la Turquie, les États-Unis, l’Angleterre ont développé des programmes très importants de charity par le biais de fondations, apportant de l’argent pour financer des programmes éducatifs, culturels, sociaux dans nombre de pays africains. La question que nous devons nous poser est de savoir ce que nous faisons en ce domaine. Quels sont les outils que nous mobilisons pour être à la hauteur de ce défi ? Ma crainte est que nous n’ayons pas réfléchi à l’impact de ces politiques de charity à l’endroit des populations démunies, défavorisées, qui n’ont pas de quoi éduquer leurs enfants et pas de quoi les nourrir. Je pense qu’il faut absolument déployer des initiatives à partir de décisions du gouvernement, de l’État français, mais aussi d’entreprises comme Total, très présente en Afrique, ou Orange, qui pourraient, à travers des fondations de type privé soutenues par l’État, s’impliquer dans des programmes de charity.

Dernier point, et pas des moindres : l’information. Ce point est fondamental et conduit à se poser au moins une question essentielle : comment se fait-il que nous dépensions autant d’argent public vers l’information et que cela ne serve pas les intérêts de notre pays ? L’exemple d’Al-Jazira et du Qatar est édifiant à cet égard. Je ne dis pas que c’est le bon modèle, mais quand même… Un petit pays comme le Qatar, avec une population de 250 000 à 300 000 habitants, a réussi à mettre en place un outil d’information physique par les chaînes de télévision, Al-Jazira, et digital, avec AJ+. Il a mis en place un outil d’influence mondiale qui a travaillé sur le Printemps arabe et sur les opinions publiques de nombre de pays. Maintenant, Al-Jazira est diffusée à peu près partout dans le monde et est présente sur les réseaux sociaux. De la Californie à l’Amérique latine, elle est devenue un média qui compte. Pour ce qui est de la couverture de l’espace francophone, la réflexion est engagée pour voir à partir d’où émettre et comment s’implanter. Pour résumer et revenir à la France, je soutiens que, si on veut faire du soft power, il faut s’occuper de la communication.

Propos recueillis par Malick Diawara et Julien Peyron, lepoint